Numéro 45
Interview
De la Sécu aux ASSEDIC : Alain Tapie,
Directeur Général de l’UNEDIC

Interview par Jean-Claude Euzet et Lucien Durand


Quand on demande à Alain Tapie quelles sont les étapes principales de sa carrière, ce qui vient d’abord, ce sont des noms, ceux des hommes qui ont balisé son parcours professionnel, quand il n’était pas encore le Directeur Général Adjoint de l’UNEDIC : Dupeyroux et Bancarel à Toulouse, Teissier à Rouen et bien d’autres, qu’il a croisés dans une première vie à la Sécu : Blais à Caen, Nicolle à Evreux, Le Bihan à Rouen, etc… On sent bien que c’est ça qui est important, hier comme aujourd’hui, la relation humaine d’abord, la technique après, même et surtout si elle est indispensable.

Le CNESSS bien sûr, grâce aux deux premiers, Dupeyroux et Bancarel ; l’informatique ensuite, grâce à Teissier. Il fallait créer un centre informatique commun en Normandie, à une époque où il n’y avait encore que des machines facturières et des bandes perforées !

Retenu comme Directeur, Alain Tapie a rédigé l’étude préalable puis a fait un tour des " anciens " pour les convaincre. Finalement, il y a eu trois centres de traitement, celui de Rouen qu’il a ouvert avec IBM, et puis ceux de Caen et d’Evreux. Qui se souvient, aujourd'hui, que le premier décompte est sorti à Rouen, un des nouveaux sites pilotes pour le premier système informatique d’assurance maladie ?

Faut-il croire au hasard ? Celui des rencontres, certainement mais pas plus. Manifestement, Alain Tapie sait se donner les moyens de ses défis : stage chez IBM, diplôme d’analyste par le Ministère des Finances… la chance n’a rien à voir là-dedans.

C’etait aussi le temps où Mattei, à la CNAMTS, l’a fait venir au Comité de maintenance nationale et puis c’est Le Bihan qui l’a choisi comme Directeur adjoint à la CNAV. La dernière étape est connue : l’UNEDIC, un changement encore plus radical, une institution complètement différente avec, surtout, au début des années 90, un régime déficitaire et la volonté des partenaires sociaux de le rééquilibrer, ce qui supposait une réorganisation qui a été confiée à la nouvelle équipe : le Directeur Général nouvellement embauché, Dominique Chertier, ex-DRH d’Air Inter, et son adjoint, Alain Tapie.

Réorganisation, cohésion, management mais aussi respect des hommes et des femmes qui sont dans les ASSEDIC et à l’UNEDIC, c’est le fil rouge qui transparait tout au long de cet interview et ce n’est pas rien, à une époque où se renégocient les conditions de travail, les horaires et l’implantation territoriale des "institutions" puisque, dans ce régime, on ne parle pas de "caisses". Un vocabulaire différent qui cache une différence profonde avec la Sécu.

"L’UCANSS, c’est moi", pourrait dire Alain Tapie et on comprend qu’ici, les partenaires sociaux peuvent vraiment décider et appliquer ce qu’ils décident. On rêve de vrais " corps intermédiaires " du côté de la CNAMTS et s’il en existait vraiment un dans ce beau pays de Colbert et de Descartes  ?

Elan Social:
Quelles différences trouvez-vous entre la gestion d’une institution comme la CNAV que vous avez pratiquée il y a plus de 10 ans et celle de l’UNEDIC ?

Alain Tapie:
Le très gros changement c’est qu’ici à l’UNEDIC il y a un vrai paritarisme. A la CNAV la décision était prise par le Conseil d’Administration puis était soumise à l’aval du Ministère des Affaires Sociales et il nous fallait jouer entre ces deux pouvoirs avec un détour par le Ministère des Finances dans certains cas.
Ici, lorsque le bureau du Conseil d’Administration a décidé, c’est fini : on n’attend pas une décision du Ministère.

Elan Social:
Quelles sont les conséquences pratiques dans votre façon de travailler ?

Alain Tapie:
Il y en a deux : la première c’est qu’il y a un temps de préparation assez long avant que les dossiers soient soumis à décision. Au départ les points de vue des partenaires pouvant être éloignés, il nous convient de travailler sur les rapprochements qui peuvent être faits entres les diverses positions afin d’arriver à une décision partagée. Jusqu’ici les décisions du bureau ont toujours été prises à l’unanimité, quelquefois avec l’abstention d’un des partenaires.

La seconde conséquence c’est que lorsque la décision est prise il faut vraiment faire : ce qui met beaucoup de pression. Il faut noter d’ailleurs que pour réaliser on ne nous " chicanera " pas sur les moyens.

Elan Social:
Quelle est la nature juridique des ASSEDIC et de l’UNEDIC ?

Alain Tapie:
Ce sont des associations de loi 1901, ce qui explique l’existence d’un Conseil d’Administration. Le rôle de ce Conseil d’Administration va être celui d’un conseil de surveillance qui va vérifier la bonne marche de l’organisme. Le Conseil d’Administration va désigner en son sein un bureau de 10 membres. Ce bureau désignera un président et un secrétaire dont les fonctions seront exercées alternativement tous les deux ans par un représentant employeur ou un représentant salarié. Le Directeur est chargé de la gestion : organisation des services et gestion des ressources humaines.

Elan Social:
Les relations entre l’UNEDIC et les ASSEDIC semblent très étroites aujourd’hui. On a l’impression d’un ensemble fortement normalisé où la marge d’autonomie des organismes semble très limitée. Par exemple, le modèle d’accueil a été pensé par le sommet et est identique d’un bout à l’autre de la France.

Alain Tapie:
Pour bien comprendre le fonctionnement de l’ensemble il faut faire un retour en arrière. En 1992, le régime d’assurance chômage perdait de l’argent et semblait se diriger vers sa fin. Les partenaires sociaux se sont réunis et ont pris un certain nombre de décisions difficiles : afin de rééquilibrer le budget, les représentants des employeurs ont accepté d’augmenter les cotisations et les représentants des salariés ont accepté de réduire les allocations.
Dans le même temps, les partenaires sociaux ont constaté que les décisions du niveau national n’étaient pas appliquées localement avec la célérité souhaitable et pouvaient être déformées, d’où l’idée d’une réforme. On a procédé à une restructuration des divers centres informatiques qui avaient jusque là une très large autonomie, ce qui nuisait aux objectifs de régularité et de rapidité retenus au niveau national. Dans le même moment on a regroupé la gestion de la trésorerie au niveau national, car des cagnottes étaient constituées à droite et à gauche.
C’est à cette époque enfin qu’a changé le mode de désignation des Directeurs. Avant 1993, les Directeurs étaient nommés par le bureau de l’ASSEDIC locale et payé par l’ASSEDIC locale.
A partir de 1993, les Directeurs ont été nommés par le bureau de l’UNEDIC sur proposition du Directeur général après qu’ait été recueilli l’avis du bureau de l’ASSEDIC locale. Le Directeur est alors salarié de l’UNEDIC et détaché dans les ASSEDIC.

Elan Social:
Comment la gestion des carrières des Directeurs est-elle faite ?

Alain Tapie:
Les augmentations individuelles sont décidées par le Directeur général de l’UNEDIC qui est chargé d’assurer l’unicité du management des organismes d’assurance chômage. Et il a autorité sur les Directeurs qui sont des salariés de l’UNEDIC.

Actuellement, les rémunérations des Directeurs dépendent :
- de la taille des ASSEDIC.
- de leurs résultats qui induisent les augmentations.
L’UNEDIC gère ainsi aujourd’hui les carrières des Directeurs qui, eux-mêmes, sont responsables du personnel des ASSEDIC qu’ils embauchent. Pour faire fonctionner les ASSEDIC, l’UNEDIC accorde un budget qui est global et qui évolue selon un taux Directeur.

Elan Social:
Les Directeurs sont-ils obligés d’être mobiles ?

Alain Tapie:
Absolument. La mobilité est un choix de management. Il est souhaitable que quelqu’un ne reste pas Directeur d’une même institution l’essentiel de sa carrière. Le bon rythme est de 5 ans. C’est pour cela que les Directeurs sont détachés de L'UNEDIC mais, en même temps, il y a des aides importantes à la mobilité. Le système fonctionne assez bien parce que les contacts sont nombreux avec un effectif de Directeurs somme toute réduit. Les discussions que nous avons entre nous permettent de préparer les changements de situations en les adaptant à chaque cas. Je précise que les mouvements se font, bien entendu, sans diminution de salaire.

Elan Social:
Et les agents comptables dans tout cela ?

Alain Tapie:
Il n’y en a pas. Le statut association 1901 ne nous a pas amenés à mettre en place la dualité ordonnateur-comptable. En fait chez nous ce système est remplacé par un mécanisme à trois étages :
Des comptes légalement certifiés par des commissaires aux comptes comme dans les entreprises privées. Chaque bilan est ainsi consolidé au niveau de chaque ASSEDIC.
Un référentiel de contrôle interne et de qualité de traitement mis en place par l’UNEDIC. Ce référentiel comprend toute une batterie de contrôles avec échantillons et pourcentages. Chaque ASSEDIC a installé ce plan de contrôle.

Elan Social:
Toute cette mise en place descend du sommet ?

Alain Tapie:
Non. Les référentiels sont élaborés par des groupes de travail managés par l’UNEDIC où les Directeurs sont associés. Et les référentiels sont des règles qui s’imposent. Ils ont été présentés devant la Chambre Syndicale des Commissaires aux Comptes et de plus en plus les commissaires vérifient dans les ASSEDIC que ces dispositifs de contrôle interne soient cohérents.

Je terminerai par le troisième étage de notre dispositif : des équipes d’audit interne.

Elan Social:
Les problèmes financiers de 1993, vous l’avez souligné, ont eu de fortes incidences sur l’organisation des relations entre l’UNEDIC et les ASSEDIC ainsi que sur le management des Directeurs. Mais depuis 1993, on a vu aussi de forts changements dans l’organisation des services, en particulier sur l’accueil. Quel a été l’élément déclenchant de cette évolution ?

Alain Tapie:
En fait, il faut remonter aux années 1990. A un certain moment il a été question de fusionner l’UNEDIC et l’ANPE. Le Gouvernement a demandé un rapport à l’IGAS. Celui-ci a conclu à l’impasse d’une telle fusion, les deux institutions étant sur deux logiques différentes : le mieux était de coordonner l’ensemble.
L’IGAS a suggéré que l’inscription des demandeurs d’emploi soit faite aux ASSEDIC afin de permettre à l’ANPE de se recentrer sur son vrai métier : le reclassement des demandeurs d’emploi.

Elan Social:
Un changement important pour les ASSEDIC ?

Alain Tapie:
Fondamental. Jusqu’à cette réforme, les ASSEDIC étaient organisées pour ne pas recevoir de demandeurs d’emploi. Tout se faisait sur papier : les lieux d’accueil se caractérisaient par des temps d’attente épouvantables.

Or, le Code du Travail dit que pour inscrire un demandeur d’emploi, il faut qu’il soit présent physiquement. Il a donc fallu que les ASSEDIC s’organisent en conséquence pour recevoir les demandeurs d’emploi. On ne pouvait le faire que si tous nos agents faisaient de l’accueil. En 3 ans on a refait tout notre patrimoine immobilier en redéfinissant les lieux d’accueil. On est passé de 300 à 800 en les normalisant partout.

Elan Social:
Concrètement …

Alain Tapie:
Le plan type c’est un rectangle. A l’entrée accueil par un pilote qui remet les imprimés, reçoit les dépôts. Au milieu une salle d’attente. Une banque pour traiter les cas simples. Des bureaux tout autour pour traiter les cas nécessitant un examen plus attentif. L’objectif c’est que lorsque l’allocataire repart, il n’a plus à revenir.

Aujourd’hui on a des référentiels sur le recouvrement, l’accueil des allocataires, l’organisation, les fonctions d’appui, etc…Ceci a normalisé les choses : on y a associé un maximum de gens. En 2000 on a fait valider la conformité des 800 points d’accueil au référentiel allocataire avec un bilan à chaque fois.

Elan Social:
Les mutations sont-elles terminées ?

Alain Tapie:
Non. Nous sommes actuellement sur un projet qui fera passer le nombre des ASSEDIC de 52 à 30. La disparité des organismes explique la réforme. On estime qu’à une petite ASSEDIC et une grosse ASSEDIC on ne peut pas demander la même chose. On veut une taille critique pour chaque ASSEDIC qui permette d’avoir un système performant et, pour atteindre un niveau de performance, il faut avoir une certaine taille. Aujourd’hui on a des organismes trop petits qui ne peuvent pas être dotés des moyens nécessaires. Les économies d’échelle que nous ferons permettront de nous réinvestir dans le développement de métiers que nous faisons mal.

Elan Social:
Un mot sur les 35 heures …

Alain Tapie:
Nous avons récemment négocié sur l’ARTT. D’emblée, il a été dit : le Directeur comme le Directeur adjoint sont des cadres dirigeants. En contrepartie, divers avantages sont proposés : nous sommes sur ce sujet en cours de négociation.

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