Au commencement, les régimes de protection sociale naquirent avec lémergence du
monde salarié. Le sort dun salarié dépend entièrement de sa capacité à
travailler, de sa " force de travail " comme disaient les marxistes.
Et on ne peut pas travailler parce quon est un enfant ou une mère de famille, parce
quon est malade ou au chômage, parce quon est trop vieux. Pour couvrir ces
risques sociaux, qui suivent toute une vie, on a créé 4 dinosaures administratifs de la
plus belle taille, stylisés dans les appellations gracieuses que leur confèrent la mode
des sigles : les CAF, les CPAM, les ASSEDIC, et enfin les CRAM, qui, comme leur nom
ne lindique pas, soccupent du risque " retraite ". Il
sagit pour tous ces organismes, de couvrir les risques liés aux conséquences
dune impossibilité provisoire ou définitive de travailler :
" Sur le plan juridique, les assurances sociales correspondent ainsi à
une assurance obligatoire du salaire des assurés, ou peut-être, plus exactement, de leur
force de travail ". (Jean-Jacques Dupeyroux).
Les dinosaures administratifs, à linstar des hommes qui les composent, naissent,
grandissent et prospèrent, et comble de lhorreur, se reproduisent. Cest ainsi
que les services contentieux recouvrement des CAF et des CPAM ont donné naissance aux
URSSAF, chargées de faire rentrer les cotisations, créant ainsi la cinquième branche.
Dans ce monde là, on cotise au même taux, quelque soit son âge, sa santé, son nombre
denfants : la solidarité est mise en uvre sur le pan du financement,
" dis moi comment tu fais cotiser, je te dirai qui tu es ". Car en
effet, nous avons tous été des enfants, nous risquons tous le chômage et la maladie, et
la plupart dentre nous heureusement, seront un jour des personnes âgées :
nous nous assurons les uns les autres, cest une solidarité entre générations.
Enfin, tout cela, cétait lhistoire au début. Depuis, on a légèrement
dérivé, en déplafonnant les cotisations (et donc en se mêlant de faire de la
redistribution de revenus), et on parle aujourdhui de concepts nouveaux, ceux de
" prestations contributive, ou non contributive ". Mais cest là
une autre histoire.
A laune de ce retour aux fondements éthiques, on comprend que les ASSEDIC font
partie de la famille "Sécu", et cest par un accident de
lhistoire quelles sont rattachées à une branche distincte. Au demeurant,
dans des pays où le rôle des caisses est limité au paiement des prestations en
espèces, cest à dire à des revenus de remplacement, les indemnités chômage font
partie du " panier dindemnités ", et dans ce cas la Sécurité
sociale sert les prestations chômages, retraites, les indemnités journalières et les
rentes. Souvent lAssurance maladie nexiste pas en tant que telle, elle
est remplacée par un système de soin géré par lEtat, les collectivités locales
ou des opérateurs divers. (les termes anglo-saxons de " Social
security " et " Health insurance " recoupent cette
répartition des rôles).
Les ASSEDIC sont donc des caisses cousines de la Sécurité sociale. Elles se
caractérisent par quelques menues différences qui ferait presque croire quelles
sont dune autre nature : Pas de tutelle de lEtat sur les personnes et sur
les actes, pas de CNESSS, pas de liste daptitude. Quelques anciens élèves ont fait
une incursion dans les ASSEDIC, mais ils sont peu nombreux. Les salaires y sont réputés
très attractifs (le double dune caisse moyenne du Régime général). A vrai dire
il sagit là de salaires plutôt courants dans le monde des organismes sociaux qui
ne sont pas sous tutelle étroite de lEtat. Mieux vaudrait dire que les salaires
offerts par les caisses de Sécurité sociale ne sont pas franchement dans le ton. On
comprend que dans nos organismes les dirigeants soient farouchement attachés à une
certaine idée de lindépendance : sil faut non seulement être moins
bien payé que les autres, mais en plus aux ordres
. ! En effet, les directeurs
dASSEDIC devaient dans le passé composer avec des Présidents pas toujours
commodes, très présents, et avec des Conseils dadministration qui avaient des
pouvoirs importants. Cela comportait quelques inconvénients professionnels.
En matière de recouvrement par exemple, cétaient les administrateurs qui
accordaient des délais et des remises. Comment faire pour être objectif à légard
dautres employeurs quand on lest soit même ? Les Tribunaux de commerce
viennent dêtre sérieusement mis en cause pour les mêmes effets, car quand on se
juge entre soi, lobjectivité nécessite beaucoup dhéroïsme (le problème
est le même pour les médecins, qui prétendent ne pouvoir être jugés que par leurs
pairs). Les ASSEDIC étaient en conséquence réputées pour avoir une politique de
recouvrement un peu indolente, et en tout cas shonoraient dun taux de
recouvrement beaucoup moins satisfaisant que celui des URSSAF. Quelques tentatives de
guichet unique du recouvrement, qui éviteraient aux employeurs de se colleter avec les
taux et les usages des URSSAF, des ASSEDIC et dune myriades de caisses de retraites
complémentaires, ont bien été esquissées ici et là (notamment paraît-il du côté de
Rouen), mais elles ont bien vite été étouffées par le chur des pharisiens de la
" spécificité ". A moins quon ait un de ces jours une surprise
du côté du Web (voir Elan social n° 44), voilà un dossier bel et bien enterré. Cela
dit, le débat reste ouvert, et il est aussi clochemerlesque que celui qui divise les
URSSAF et les Régimes de TNS. Alain Tapie ne manque pas de faire remarquer que le taux de
recouvrement des ASSEDIC est désormais proche de celui des URSSAF, et à un moindre
coût : il ny a que quelques centaines de personnes pour recouvrer les
milliards de cotisations chômage, et si on se réfère au coût de gestion du dossier, et
non à celui des sommes dûes, il ny a pas à rougir de la performance, on est même
meilleur.
Sagissant du service, les ASSEDIC sont au moins aussi réputées que les CPAM et
les CAF pour la galère de leurs files dattentes, pour le caractère revêche de
leurs accueil, et pour une performance téléphonique très aléatoire. Mais cest
là une réputation qui devient aussi de moins en moins bien fondée : On découvre
dans ce dossier que les ASSEDIC cultivent aussi et enfin la " logique
client ", et que des impératifs catégoriques ont été arrêtés en matière
daccueil, de réponse au téléphone, et de rapidité de traitement des dossiers. On
ne peut que saluer lentreprise, et les performances affichées. Sur le plan de
lorganisation par contre, on y cultive la polyvalence du technicien, alors que les
CPAM par exemple, en sont plus que revenues, sous la pression du principe de réalité.
Une étude comparative du management dans les deux maisons serait peut-être instructive.
Il y a quelques années donc, lUNEDIC a radicalement modifié sa culture
dentreprise, à un moment où une grave situation financière mettait en péril son
existence même. Il se confirme une nouvelle fois quune péripétie un peu
périlleuse est un moment favorable pour mener quelques indispensables grandes réformes.
LInstitution a courageusement réformé ses textes, emprunté sur le marché, et
réformé son management. Les partenaires sociaux font preuve dans la gestion de
lUNEDIC, dune responsabilité quon ne retrouve pas toujours dans le
régime général de sécurité sociale. Cest ainsi quon fusionne actuellement
de nombreux organismes, alors que la Sécurité sociale (qui malgré tout ne perd rien
pour attendre dans les mois à venir) soffre encore la coquetterie davoir
plusieurs caisses dans un département. Pour mener ces restructurations à bien, le Bureau
national de lUNEDIC a fort à faire avec les administrateurs locaux, ce qui na
rien détonnant, mais il fait preuve dune grande détermination : comme
dans les caisses de TNS, et dans les MSA (encore que lenthousiasme des agricoles
semble beaucoup sémousser...) , on restructure avec entrain.
Sur le plan du management interne, la technique a consisté à transformer les
directeurs en directeurs de succursales, nommés par la Caisse nationale. Vu de loin, on a
un peu limpression quon est passé dune caricature à lautre,
celles de directeurs adjoint de Présidents directeurs généraux à celle de directeurs
adjoints de la caisse nationale, et on comprend difficilement la soudaine nécessité de
faire " tourner " les directeurs sur leurs postes : ce genre de
plaisanterie est-il absolument nécessaire à la mise en uvre dune grande
politique ? Quand Benjamin Ifergan a amené les URSSAF à réduire leurs délais de
trésorerie à moins dune journée, il na nullement eu besoin de faire de la
GRH à la petite semaine, il a mis les dirigeants des organismes en situation
démulation, et en quelques années on a fait des miracles. Ce qui est nécessaire
à une grande politique, cest une grande caisse nationale. Mais finalement, au vu
des résultats, et au delà des péripéties de la GRH interne, nest pas ce
quest devenu lUNEDIC dans cette affaire : Une grande caisse
nationale ?
Mobilité obligatoire, mobilité sans gloire ?
Entretien avec Alain Tapie, ancien élève du CNESSS (5ème promotion), qui
a fait la plus grande partie de sa carrière dans la Sécurité sociale, avant de venir
exercer ses talents de managers à lUNEDIC.
Compte rendu synthétique dun dialogue à bâtons rompus
Gérard Arcéga:
Les ASSEDIC ne sont pas prêtes à recruter des anciens élèves du CNESSS
?
Alain Tapie:
Non, il y a une méfiance instinctive à légard de tout ce qui vient
de lEtat. Et puis on ne considère pas que le métier nécessite une formation
spécifique.
Gérard Arcéga:
Vous navez pas non plus décole de cadres de
proximité ?
Alain Tapie:
Nous recrutons sur le marché des cadres du privé, et
lexpérience montre quils répondent à nos attentes. Nos métiers nont
rien de particulier.
Gérard Arcéga:
Si on parle simplement des compétences, cest probable ;
mais il y a un facette " service public " dans le service des caisses,
qui oblige à un accès par concours.
Alain Tapie:
Les anciens anciens élèves que nous sommes savent que le CNESSS na
été créé que pour éviter une trop grande influence des syndicats dans la gestion, et
non pas en vertu dune mission de Service public qui serait spécifique.
Gérard Arcéga:
Cest vrai, mais lintention ne préjuge pas des résultats
au bout du compte obtenus. Il fallait mettre de lordre dans la gestion des caisses,
et on a pour cela mis en oeuvre des décennies du tutelle dite
" tatillonne " qui ont fonctionnarisé la gestion des caisses ;
un peu trop certainement.
Alain Tapie:
Beaucoup trop effectivement....
Gérard Arcéga:
Les temps changent, aujourdhui, beaucoup de dirigeants se
sentent plus proches dune gestion dentreprise que dune direction
dadministration. Mais nous avons cependant acquis et conservé une grande
considération pour la gestion de lintérêt général. Cela dit, est-il réellement
nécessaire de jouer aux chaises musicales avec les directeurs, ce qui est dailleurs
plutôt un travers de la fonction publique que du secteur concurrentiel ?
Alain Tapie:
Certainement ; on évite la sclérose et les baronnies.
Gérard Arcéga:
Il est vrai que nous avons quelques baronnies, cest peut-être
le prix à payer pour lindépendance. Mais limportant, ce sont les résultats,
et je crois quon peut exiger un minimum, même pour des
" barons ". Faire tourner les hommes, ce nest pas un moyen
indispensable pour obtenir des résultats.
Alain Tapie:
Si, parce que les besoins des clients changent, et il faut changer les
hommes.
Gérard Arcéga:
Les ASSEDIC sont assez indépendantes à légard de lEtat.
Votre problème était essentiellement une trop grande influence des administrateurs, et
ce problème vous lavez résolu. Mais pour la Sécurité sociale, non seulement il y
a ce risque, mais aussi celui des interventions politiques. Un directeur dURSSAF
peut être amené à mettre en règlement judiciaire une grande entreprise, une CAF
distribue des subventions, une CPAM doit gérer le risque. Si on peut être muté sans
discuter, si on perd lindépendance liée à linamovibilité, cest la
porte ouverte à toutes les pressions. On a assez vu ça dans la gestion de
lhôpital, on a même cru y échapper en créant des ARH ! Et puis quelle
considération pour la vie personnelle et familiale des dirigeants ?
Alain Tapie:
Pour ce qui vous concerne, jai bien vu, quand jétais dans la
Sécurité sociale, le risque politique. Mais chez nous la situation est différente, il
nexiste pas. Dautre part, il y a une différence déchelle. Pour ma
part, je gère la carrière dune cinquantaine de directeurs, demain une trentaine
avec les restructurations en cours. Je connais chacun dentre eux, ses problèmes
personnels et familiaux, et on peut les prendre en considération, au moins pour partie.
Nos dirigeants ne tournent pas systématiquement tous les cinq ans. Nous leur demandons
dêtre mobiles, autant que faire se peut dans le respect de leur vie privée. Pour
nous, cest la garantie dune gestion dynamique.
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