Mutualité : du cadre dirigeant au
dirigeant salarié, ou "du bénévolat humaniste à un professionnalisme de plus en
plus exigeant"
ES :
Pouvez vous nous décrire
dans quel contexte institutionnel les dirigeants de mutuelles exercent leurs
prérogatives ?
Francis Contis :
Pour comprendre la situation actuelle, il est nécessaire de faire un
rapide point dhistoire.
Historiquement, les mutuelles ont la même origine que les
associations. Elles ont connu pendant longtemps une évolution similaire avec
prédominance de la vocation sociale sur léconomique. Quant au pouvoir, il était
détenu par lAssemblée Générale et uniquement par cette dernière.
Progressivement ce dernier a été transféré vers les Conseils dAdministration et
les Présidents. Aujourdhui, on observe des changements très importants au sein de
la Mutualité sous leffet combiné de trois contraintes : le développement
technique et technologique, la concurrence accrue des compagnies dassurance et les
exigences européennes. Ces dernières, actées dans le code de la Mutualité par les
ordonnances davril dernier, se traduisent par lobligation de respecter des
règles prudentielles et de solvabilité plus sévères, mais aussi par une nouvelle
distribution des compétences entre les acteurs en présence ; lAssemblée, le
conseil dadministration, les dirigeants élus et les dirigeants salariés. Elles
font également appel à des "compétences avérées " pour ces dirigeants.
Doù le passage dun amateurisme dévoué à un professionnalisme de plus en
plus exigeant. Professionnalisme qui sexprime en termes de diplômes, de formation
continue, de validation dacquis, de parcours professionnel et dhonorabilité.
En parallèle, depuis maintenant plusieurs années, les organismes
mutualistes connaissent un fort mouvement de concentration. De nombreuses fusions ou
absorptions ont déjà eu lieu, mais ce mouvement est loin dêtre achevé.
A ce jour, le secteur mutualiste se caractérise par sa diversité.
Diversité quant aux tailles des organismes et quant à leur organisation. Ainsi, on peut
rencontrer tous les cas de figure : labsence de cadres dirigeants, un directeur
exerçant en solitaire la fonction de direction et au delà, ou une équipe de direction
structurée autour de plusieurs cadres dirigeants.
ES :
Cette hétérogénéité
nest-elle pas aussi la règle pour la situation des Directeurs
dorganisme ? Et la réforme du code de la mutualité ne va t-elle pas modifier
cet état de fait ?
Francis Contis :
Tout à fait, seules deux règles sont communes à tous, hier comme
aujourdhui : le cadre dirigeant est placé sous la responsabilité de son
Conseil dAdministration et est lié par un contrat de travail. Le reste relève de
la négociation. Il en est ainsi de la rémunération consentie et de létendue des
attributions. De même, la délégation de pouvoir sétablit, cas par cas, selon un
éventail des possibles extrêmement large. Dun côté, nous avons de simples
exécutants. De lautre, on rencontre des dirigeants de fait qui représentent
lemployeur, ordonnancent les recettes et les dépenses...
Cette hétérogénéité actuelle résulte de labsence de statut
pour les cadres dirigeants antérieurs aux ordonnances. Il ny avait ni convention
collective spécifique, ni texte législatif, mais uniquement un avenant à la convention
collective. Avenant qui plus est facultatif pour les mutuelles souhaitant s'y référer,
et précisant uniquement les fonctions d'un directeur. Labsence de statut a permis
la démultiplication des cas de figure, chaque contrat se négociant de gré à gré, le
directeur pouvant être nommé par le CA , le BCA ou le président.
Dans ce contexte multiforme, la réforme du code de la mutualité
introduit un " être juridique " nouveau, le dirigeant salarié
mandataire social. Mais les contours de ce dernier restent flous. En effet, dans la
sphère privée, le mandataire social est, par nature, une personne pour laquelle on
sépare deux fonctions distinctes, une activité salariée et une fonction hors champ
salarial. Tel ne saurait être le cas pour les mutuelles. Il nous faut donc attendre le
développement dune jurisprudence abondante pour fixer concrètement cette notion.
Cependant des bases sont posées. Elles donnent plus de pouvoirs aux dirigeants, par
exemple celui de représenter son organisme en justice, mais également plus de
responsabilité puisque le dirigeant salarié engage sa propre responsabilité.
ES :
Nous sommes donc actuellement dans une
phase de transition. Comment linstitution accueille t-elle ce nouveau concept de
dirigeant salarié ? Est-elle favorable au changement ou souhaite t-elle le statut
quo ? Et quelles conséquences pouvons nous en attendre ?
Francis Contis :
Il ne faut pas oublier que ce nouveau statut est facultatif et donc
relève du choix de chaque organisme. Cest une possibilité qui est offerte et non
une obligation législative. Demain, les organismes auront le choix de nommer un dirigeant
salarié ou de garder leur cadre actuel. Or, en la matière, le monde mutualiste est
plutôt conservateur. Il ne souhaite pas à priori modifier son mode de fonctionnement.
Par ailleurs, nous lavons vu, le statut lui même est encore en
" devenir " et appelle une jurisprudence.
Cependant, certains conseils dadministration, ceux des organismes
de grande taille notamment, seront tentés de nommer un dirigeant salarié pour
responsabiliser leur directeur. Par ailleurs, comme on observe également une tendance à
la séparation des pouvoirs entre ordonnateur des dépenses et payeur, on aura
certainement des organismes avec deux dirigeants sociaux, un directeur général et un
directeur financier.
ES :
Plus précisément, quel est le
positionnement de lAssociation des directeurs que vous représentez ?
Francis Contis :
Il ny a pas un positionnement uniforme, car il ny pas de
consensus sur la question. En effet, certains directeurs attendent le nouveau statut, mais
d autres lappréhendent pour la responsabilité quil induit.
On peut dailleurs envisager des cas où le cadre dirigeant actuel
refusera de devenir dirigeant salarié, contrairement aux souhaits de lAG et du CA.
Des licenciements sont peu probables, mais il y aura certainement des départs négociés
et des situations où coexisteront ancien directeur et nouveau dirigeant salarié.
ES :
Vous nous avez indiqué que
les évolutions récentes vont dans le sens dun professionnalisme accru ?
Comment sexpriment les " compétences avérées " qui seront
désormais exigées ? Et comment devenait-on directeur de mutuelle jusquà
aujourdhui ?
Francis Contis :
A ce jour, il ny a pas de formation type définie, ni
décole spécifique comme le CNESSS ou lENSP. Aussi, les voies dentrée
sont variées. De nombreux directeurs sont danciens administrateurs qui se sont
progressivement de plus en plus impliqués dans la gestion de leur organisme. Mais la
fonction est également pénétrée par des consultants, des experts, des directeurs
financiers ou cadres dassurance privée, etc.
Or cette diversité a un double tranchant. Elle peut être synonyme
denrichissement mutuel par échanges réciproques, mais elle est aussi un
inconvénient en ne permettant pas la constitution dun corps homogène (ni par sa
formation, ni par son statut nous lavons vu). Doù une certaine fragilité,
voire solitude. A contrario, une école comme le CNESSS, même si elle peut induire un
certain corporatisme, permet une solidarité interne au sein des agents de direction qui
en sont issus.
En ce qui concerne les nouvelles exigences requises, il faut retenir
quelle concerneront tous les dirigeants quelque soit le choix des organismes en
matière de statut. Elles font référence à un niveau de diplôme relevant du niveau
supérieur. Mais il est possible de valider des acquis par la formation continue ou de
faire reconnaître son parcours professionnel. En la matière, cest le Conseil
Supérieur de la Mutualité et la Commission de Contrôle des Mutuelles qui seront les
garants du respect de ces exigences. En effet, cette structure qui existe déjà a vu ses
attributions élargies par le texte législatif. Elle a en charge lagrément des
organismes et dans le cadre de cette procédure, examine toutes les propositions de
nomination de directeur. Suite à lexamen du niveau de diplôme, du parcours
professionnel, de la validation des acquis, de lhonorabilité, elle émet des
observations. Ses attributions lui permettent même de casser une décision. Aussi,
cest elle qui définira concrètement le niveau demandé par les observations
successives quelle sera amenée à émettre. Le Conseil Supérieur de la Mutualité
qui est composé de représentants de la Mutualité et dexperts extérieurs, gère
un répertoire des mutuelles et une liste des dirigeants. La Commission de Contrôle,
comme son nom lindique, contrôle la conformation aux règles du fonctionnement des
mutuelles.
ES :
Compte tenu de la diversité
des profils des dirigeants de mutuelles, la formation ne va t-elle pas devenir un besoin
prégnant ?
Francis Contis :
Première conséquence de ce nouveau fonctionnement, les actuels
directeurs autodidactes devront valider leurs acquis dans le cadre dune formation
continue pour conserver leur mandat. Ceci soulève des inquiétudes et des demandes fortes
en matière de formation. Doù la nécessité, pour la Mutualité, de financer et
dorganiser une formation adaptée. Dores et déjà de telles formations se
mettent en place, assurées soit par le centre de formation de la FNMF, soit par des
organismes extérieurs comme lIEP de Paris.
A noter cependant que les directeurs ayant assuré des fonctions de
hautes responsabilités dans dautres organismes, par exemple une grande entreprise
privée, pourront faire valider lors parcours professionnels sans obligation de formation.
ES :
Comment analysez vous les évolutions
induites par la réforme et quelles perspectives donnent-elles à la fonction de directeur
de mutuelle ?
Francis Contis :
La réforme ne fait que confirmer et approfondir une tendance
générale, observée sur une période longue, de renforcement du rôle des directeurs.
Progressivement, ils prennent plus dinitiatives, ils sont mieux écoutés par les CA
et orientent plus les décisions, et bien souvent, dans les organismes où il ny en
avait pas, des directeurs sont nommés.
Cette tendance sexplique par lévolution du contexte
institutionnel mais aussi par linsuffisante disponibilité des administrateurs et
labsence de préparation de ces derniers à la fonction de dirigeant.
La réforme du Code de la Mutualité prend acte du renforcement du
rôle des directeurs. Il se dégage ainsi une tendance qui privilégie une structure avec
un groupe dadministrateurs permanents et une équipe salariée. En quelque sorte, on
travaille en " double mixte "et cest lensemble constitué
par les élus les plus impliqués et les cadres dirigeants qui constitue,
aujourdhui, léquipe de pilotage de bon nombre dorganismes. Doù
un nouvel équilibre des acteurs sinscrivant dans le schéma suivant : un
directoire (composé de 5 à 6 personnes dont des administrateurs et des cadres) assurant
lexécutif sous le contrôle dun " conseil de
surveillance ", en loccurrence le CA. Ceci signifie que certains
administrateurs seront formés et mis en situation dêtre disponibles.
ES :
Ce double mixte nest-il pas
source de conflit entre administrateurs et cadres dirigeants?
Francis Contis :
Non, ça fonctionne car cet équilibre sexplique par notre
histoire. Au départ, le pouvoir au sein dune mutuelle, cest uniquement
lAG. Puis il y a eu un glissement de ce pouvoir au CA, et au président. Dans cette
continuité, il y a aujourdhui un transfert vers le dirigeant. On a donc reconnu
aujourdhui la diversité des pouvoirs au sein des organismes mutualistes. Le nouveau
code prend acte de cette évolution et pousse à aller plus loin. On est en effet dans un
contexte très différent des organismes de Sécurité sociale pour lesquels, dès le
départ, on a inscrit la pluralité des pouvoirs entre le CA et les dirigeants et
où , progressivement, celui de ces derniers sétend au détriment des
premiers, doù un conflit potentiel.
ES :
Pour conclure, êtes-vous
personnellement favorable à cette évolution ?
Francis Contis :
Sans aucun doute car il faut des pouvoirs et des contre pouvoirs. On va
ainsi dans le bon sens en terme de professionnalisme et de démocratie. La démocratie
nest réelle que si les administrateurs ne sont pas des potiches, que le président
a un pouvoir et le directeur également. Ceci permet contrôle réciproque,
professionnalisme réparti, et implique une synergie interne.
La réforme sinscrit dans la continuité tout en préparant un
réel bouleversement. Avec le temps, les dirigeants, élus ou salariés, auront une notion
beaucoup plus claire de leur responsabilité réciproque et des exigences
qu elle implique. Ils seront même amenés à repenser leur organigramme.
Progressivement, va se mettre en place un nouveau mode dorganisation, un nouveau
mode de relation entre les dirigeants élus, les cadres dirigeants, les dirigeants
salariés et lensemble des administrateurs. Ceci saccompagnera dune
formalisation de ces nouveaux rapports.
Francis Contis, de
lENSP à la Mutualité :
Après sa formation à lENSP, il devient directeur dun
hôpital public. Puis, il part, pendant 5 ans, au Proche Orient où il travaille pour
lEtat français dans le secteur sanitaire. A son retour en France, il opte pour un
employeur anglais, lassociation gérant lhôpital britannique de Paris. Depuis
1989, il est à la Direction Générale de la Mutualité du Rhône. Sajoute à cette
fonction, celle de délégué régional de lUnion Régionale de la Mutualité. Il
est également, président de lassociation des directeurs de mutuelles et occupe
diverses responsabilités dans le secteur social et sanitaire. |