Numéro 49
Dossier
La régionalisation de l'assurance maladie

 
Tous unis pour piller la sécu

Les périodes pré-électorales sont des périodes formidables de consensus universel : c’est la sainte alliance pour passer au tiroir caisse.

On commence au plus haut niveau, par les Ministres : Bernard Kouchner, bientôt suivi de la plupart des Politiques, ne cesse de clamer tout azimut que désormais ‘’la part des dépenses de santé dans le PIB ne fera que croître’’. Evidemment il est suivi par les professionnels de santé eux-mêmes qui, les uns après les autres, obtiennent après l’hôpital, de substancielles augmentations. Comme celles-ci ne suffisent évidemment pas, des médecins ont décidé de s’auto-augmenter à 20 Euros. Il est conseillé aux directeurs de caisses de se fâcher, allegro, ma non tropo, l’œil rivé sur les sondages d’opinion, et en termes conviviaux si possible. Heureusement que Claude Frémont, encore lui, a sauvé l’honneur des directeurs, en rappelant que nous sommes dans un Etat de droit. Que dirait-on si les dirigeants des Caisses s’auto-payaient une augmentation de salaire de la même proportion que celle que s’octroient certains médecins ?

Enfin cerise sur le gâteau, de nombreux syndicats de salariés n’hésitent pas à brader les cotisations sociales de leurs adhérents en soutenant les revendications des médecins, voire en défilant avec eux, et même en mettant en difficulté, quand ils sont administrateurs, des directeurs qui prétendraient faire leur travail, ainsi qu’on a pu le voir dans certaines Cpam. Les syndicats de médecins pour leur part, ont même demandés aux laboratoires pharmaceutiques d’embrigader leurs salariés. (voir l’article du Monde du 10/03 ci-contre).

Tout cela est possible et le restera tant qu’on ne changera pas le mode de prélèvement actuel, qui est indolore, obscur et déresponsabilisant. Tant que les Français s’imagineront que ce sont leurs employeurs qui cotisent pour eux, ou que les financement proviennent de mystérieuses " taxes affectées ", il sera facile à tous les démagogues de dire qu’il faut ‘’organiser un débat démocratique pour montrer que les français demandent encore et toujours plus de médecins, de médicaments, de lits d’hôpitaux et d’effectifs dans les établissements’’. Toute réforme un peu cohérente devrait commencer par le commencement : qui paye, et comment ? Mais les seuls changement apportés jusqu’alors aux cotisations ont eu pour ambition non point de responsabiliser tous les acteurs, mais de…créer des emplois.

Qu’on se rassure toutefois : nos politiques ont trouvé le remède miracle, tarte à la crème de tous les programmes électoraux : Il n’y a qu’à ré-gio-na-li-ser. Tout problème qui est régionalisé se trouve être miraculeusement résolu, tout le monde sait cela. Les prélèvements restent obscurs, indolores et toujours plus importants ? pas de souci, on régionalise ; enfin, pas les prélèvements, mais les dépenses seulement, on ne va tout de même pas demander aux élus locaux d’être responsables ! Les droits de consulter sans répit et de prescrire sans compter restent acquis ? Ce n’est pas grave, on va régionaliser la dérive des dépenses. L’hôpital est toujours financé par Pierre, budgété par Paul et géré par Jacques ? Pas de problème, on va régionaliser la confusion et l’irresponsabilité.

D’ailleurs, que veux-t-on régionaliser ? A vrai dire, personne n’en sait rien. Elan Social a enquêté pour tenter de trouver un début de réponse.

Gérard Arcéga

 

La chronique de Philippe Georges

Marseille, 24 mai 2008. Il est 9 heures et les miettes parsèment la table autour de laquelle le président du conseil régional de Provence a réuni ses principaux collaborateurs. Le petit-déjeuner, pris dès sept heures, se prolonge et plus un croissant n’est disponible pour tromper la perplexité de l’équipe. Dans une heure s’ouvre la négociation avec les médecins libéraux. Les dépenses de l’année dernières ont cru à un rythme élevé ; celles du début d’année connaissent une croissance préoccupante ; les médecins réclament une hausse du tarif provençal de la consultation. Ce tarif est plus élevé dans les régions voisines et quelques départs de bons spécialistes inquiètent la population, même s’il est trop tôt pour parler pénurie dans une région longtemps excédentaire. L’état-major du conseil régional est donc divisé sur la stratégie à retenir. Conditionner une hausse du C ou du CS à des engagements de bonne pratique serait l’issue si l’on avait le moindre espoir de peser sur l’adoption de ces pratiques. Beaucoup d’engagements mais peu de résultats. Et puis les indicateurs de santé stagnent ; l’impression de jeter l’argent par les fenêtres gagne les esprits les plus acquis à la cause médicale.

L’absence du moindre contenu aux projets de régionalisation qui figurent dans tous les programmes politiques autorise ce petit moment d’imagination. Aucun début d’esquisse de programme ne peut en tout état de cause invalider un tel scénario. Et après tout il est légitime de chercher à donner un peu de corps à un mot creux. Que chacun s’attable à son clavier et imagine!

Que la santé ne soit pas un sujet clé du débat électoral peut se comprendre : chaque " camp " a ses échecs dont il n’a guère envie de parler mais le mot de régionalisation cache mal le vide des idées. La régionalisation n’en est même pas une puisqu’elle recouvre potentiellement des réalités futures très diverses. Pour passer au stade du projet, il faudrait avoir le courage de répondre à quelques questions :

– quel degré de déconcentration ou de décentralisation recherche-t-on ? Est-ce au niveau régional que sont nommés les chefs de service hospitaliers, déterminées les valeurs de lettres clé ?

– à qui est confié le pouvoir dans le cadre de la régionalisation, au conseil régional, au directeur de l’ARH devenu ARS, au directeur de l’Urcam devenue ARS, aux partenaires sociaux?

– l’unification de la gestion des enveloppes se fait-elle sous l’égide de l’Etat ou celle de l’assurance maladie ?

A ce stade d’élaboration, la régionalisation apparaît comme le produit d’une classe politique en mal de propositions, qui sur-valorise le cadre géographique, porteur d’une certaine modernité (nos voisins européens ont des régions à forte personnalité). Mal à l’aise dans le cadre national qui ne leur réserve qu’un pouvoir faible, nos élus s’accrochent à l’idée simplette de proximité, semblant ignorer que des décisions sont plus difficiles à prendre lorsqu’on est proche des gens et que la prise en compte des réalités locales implique davantage d’écouter attentivement que de disposer d’un bureau sur place. Les partenaires sociaux semblent soudainement oubliés comme si le départ du Medef dissolvait le syndicalisme.

Les questions demeurent à Paris, à Marseille ou à Hazebrouck :

– quel niveau de dépenses de santé accepte-t-on et quels arbitrages avec d’autres besoins collectifs ?

– quels moyens de gestion du risque dispose-t-on pour, en tout état de cause, maîtriser l’évolution de la dépense ?

Alors et alors seulement la question de la bonne organisation peut être posée. Impliquer tous les acteurs ne doit pas conduire à oublier la nécessité de désigner sans équivoque un pouvoir légitime et efficace (non aux soviets sanitaires où pêle-mêle se réunissent les malades, les cotisants, les soignants, les financeurs et la région… !). L’ARS n’est qu’un outil au service d’une stratégie dont la première ligne ne sera pas encore écrite lorsque le nouveau ministre de la santé (et de l’assurance maladie ?) prendra sa fonction.

Il est dix heures à Marseille et l’heure d’entrer en séance. Le président se souvient s’être opposé en vain au projet de confier la gestion du système de santé aux collectivités régionales : il était bien isolé dans son parti, acquis à cette idée si vague et si bien partagée. Il sourit amèrement. Au moins a-t-il à ses côtés un ancien directeur de la Cnam dont l’humour ravageur l’égaiera au cours de cette séance de négociation.


Un projet radical en matière de régionalisation du système de santé

Entretien avec Jean-Luc Préel, secrétaire national de l’UDF, chargé de la santé et des affaires sociales
(Aurélie Le Sueur, Philippe Salpin)

Après avoir monopolisé depuis quelques années le microcosme des auditeurs de colloques sur l’avenir de la protection sociale, le thème de la régionalisation du système de santé a investi le terrain politique, au point de recueillir, à la veille des échéances électorales de 2002 et face à l’épouvantail de la privatisation, les suffrages de presque tous les partis pour lesquels la région paraît représenter désormais la panacée.

La notion de régionalisation est cependant protéiforme et recouvre, par delà un consensus incantatoire qui n’est qu’apparent, des acceptions contrastées.

Les propositions que formule Jean-Luc Préel à cet égard, au nom de l’UDF, sont sans doute les plus authentiquement décentralisatrices.

Si elles font comme toutes les autres références aux incontournables agences régionales de santé, elles placent ces dernières sous le contrôle direct de conseils régionaux de santé, qui ne sont pas doté de simples pouvoirs d’avis comme leurs homonymes issus de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé ayant vocation à endosser une large part des prérogatives des services extérieurs de l’Etat… et de l’assurance maladie.

La réponse de Jean-Luc Préel à la question qui lui a été posée sur le rôle dévolu aux caisses dans son dispositif ne laissera sûrement pas indifférents nombre de lecteurs d’Elan Social, à commencer par ceux qui, achevant leur scolarité au CNESSS, s’apprêtent à choisir leur organisme d’affectation.

Jean-Luc Préel, le secrétaire national de l’UDF chargé de la santé et des affaires sociales, a fait ses études de médecine à Paris. Ancien interne des hôpitaux de Paris, ancien chef de clinique à l’AP-HP, il a créé en 1975, puis dirigé le service d’hépatogastroentérologie du centre hospitalier de la Roche-sur-Yon.

Député de la 1ère circonscription de Vendée depuis juin 1988, outre ses mandats de conseiller municipal de la Roche-sur-Yon (1983-2001), de conseiller général de Vendée (1985-1992) et de conseiller régional des Pays de Loire (1992-1998), Jean-Luc Préel siège au conseil de surveillance de la CNAVTS et a également été membre de celui de la CNAMTS.

C’est lui qui a animé pendant près d’un an le groupe de travail chargé d’élaborer les propositions de l’UDF en matière de santé et dont la régionalisation constitue le fer de lance.

Elan social:
Pourquoi la région est-elle aujourd’hui quasi unaniment présentée comme le niveau le plus pertinent pour parvenir à la régulation de notre système de santé ?

J.L Préel :
Il faut partir du constat que, même s’il est largement reconnu comme performant, le système de santé français est au bord de l’explosion.

La déshérence du paritarisme, la fiscalisation croissante de son financement, l’intervention de plus en plus autoritaire de l’Etat ont concouru à son étatisation désormais presque complète, facteur d’inefficacité, d’inégalité et d’irresponsabilité.

Face au risque de privatisation, qui entraînerait la sélection des malades et des professionnels, la réforme du système est une urgente priorité à laquelle la région me paraît apporter la réponse la plus satisfaisante.

D’abord, parce que le département se situe à un échelon trop petit pour permettre une complémentarité des équipements (greffe, neurochirurgie, chirurgie cardiovasculaire) dans le cadre d’une politique de santé décentralisée.

Ensuite, parce que la régionalisation en matière de santé n’est pas une idée nouvelle et qu’il existe déjà de nombreuses structures déconcentrées au niveau régional (comités régionaux d’organisation sanitaire et sociale, observatoires régionaux de la santé, unions régionales des médecins libéraux, schémas régionaux d’organisation sanitaire, conférences régionales de santé, agences régionales de l’hospitalisation…).

Elan social:
Les régions françaises sont pourtant des collectivités territoriales à l’unité sociogéographique souvent artificielle et dont les contours ne coïncident pas toujours avec les bassins de population (cf les zones de chalandise extra régionales des CHR). La région constitue-t-elle dès lors réellement l’échelon optimum et ne faudrait-il pas plutôt situer la délégation de gestion du système à un niveau interrégional ?

J.L Préel :
Certes, les régions françaises sont fréquemment sousdimensionnées, notamment lorsqu’on les compare à celles de nos voisins européens.

Il reste que, même si des problèmes de "frontières" peuvent être à négocier au cas par cas par l’instauration de complémentarités interrégionales, ces entités territoriales existent et il serait irréaliste de poser leur réforme comme préalable à la régionalisation du système de santé, cela conduirait à repousser la régionalisation.

Elan social:
Qu’entendez vous précisémment par "régionalisation du système de santé" ?

J.L Préel :
Régionaliser le système de santé ne signifie pas que l’Etat soit dépossédé de toutes ses compétences en la matière. Il doit demeurer le garant de l’équité et de la solidarité nationale et conserver ses prérogatives en matière de définition des grandes orientation de la politique de santé publique, à laquelle le Parlement doit d’ailleurs être plus étroitement associé.

Régionaliser le système signifie, en revanche, y introduire davantage de proximité, en rendant possible une meilleure adaptation de l’offre de soins aux besoins de la population, et d’efficacité, en facilitant le décloisonnement des modes de prise en charge et la fongibilité des enveloppes.

Il appartiendra tout d’abord aux observatoires régionaux de la santé, qu’il conviendra de doter de moyens humains et financiers décents, de réaliser l’état des lieux régional de la mortalité, de la morbidité et des conditions d’accès à une bonne santé.

Ce diagnostic préalable permettra d’éclairer les travaux des conseils régionaux de santé, véritables instances décisionnelles de la région chargées d’évaluer les besoins de santé, de veiller à l’adéquation de l’offre à ces derniers et de contrôler les exécutifs que constitueront les agences régionales de santé et dont elles nommeront les directeurs.

Ces nouvelles institutions auront vocation, d’une part, à regrouper tous les acteurs (professionnels de santé, établissements de soins, associations de malades, représentants des usagers, c’est-à-dire les élus, caisses d’assurance maladie et organismes complémentaires…) de la santé dans la région, élus par collège afin d’asseoir leur légitimité, d’autre part, à statuer non seulement sur la médecine curative mais aussi sur la prévention et l’éducation pour la santé, sur la formation initiale - numerus clausus régional et par spécialité - des médecins et des autres professionnels de santé ainsi que sur les investissements en matière d’équipement sanitaire.

Elan social:
Quid du financement de ce dispositif ?

J.L Préel :
Le financement de ces transferts de compétences passe par le transfert de l’ONDAM sous forme d’enveloppes régionalisées selon des critères objectifs tels que la mortalité ou la morbidité. Chaque région aura en outre la faculté d’abonder ces financements pour satisfaire à des besoins de santé particuliers.

La délégation des enveloppes financières aux régions permettra de régler le problème de leur non fongibilité.

Pour maîtriser l’évolution des dépenses, il faudra par ailleurs que les acteurs se sentent pleinement responsables de la régulation du système.

Pour obtenir l’adhésion des professionnels de santé et restaurer leur confiance, il sera essentiel que les données statistiques qui leur sont opposées soient fiables et incontestables.

Dans cette perspective, nous préconisons l’instauration d’une sorte d’INSEE de la santé, qui serait un organisme indépendant de tous les acteurs, chargé du recueil et de l’analyse des données issues du codage des actes et des pathologies et de la production en temps réel de résultats objectifs et transparents, sur la base desquels seraient conclus des contrats de bonnes pratiques et de formation continue.

Pour responsabiliser les assurés, nous proposons l’instauration d’un mécanisme de caution remboursable au niveau des complémentaires qui consisterait à restituer à la fin de chaque année une partie de leurs cotisations aux assurés qui n’ont pas trop dépensé ; ce système comporte un bonus, mais sans malus.

Elan social:
Dans votre scénario, quelle est la place de l’assurance maladie ?

J.L Préel :
Il n’est pas question de remettre en cause l’architecture institutionnelle, même s’il serait souhaitable qu’au niveau central soit instituée une union des caisses nationales des différents régimes afin que le dialogue ne s’établisse pas exclusivement avec la CNAMTS.

La légitimité des caisses locales est incontestable en matière de liquidation des prestations et il serait contreproductif de se priver de leur expertise en leur retirant cette prérogative.

En revanche, les conseils régionaux de santé auront clairement vocation à piloter la gestion du risque et la prévention et à conduire les négociations avec les professionnels de santé, quitte à ce que des agents des caisses leur apportent le cas échéant leur concours.

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