Numéro 50
Interview de Philippe Jahan
Directeur du centre hospitalier de Valenciennes
Président de l’association des élèves et anciens élèves de l’ENSP – directeurs d’hôpital

Directeur d'hôpital :

Entre contraintes liées au statut de la fonction publique et dynamique manageriale liée à un environnement en évolution

Propos recueillis par Françoise Mourgues et Elodie Clair


Elan Social :
Pouvez-vous nous présenter les objectifs et l’organisation de l’Association AEAE/ENSP/DH ?

Philippe Jahan :
Il faut tout d’abord la distinguer de l’Association ENSP qui fédère 5 ou 6 associations d’anciens élèves, représentant au total 10 métiers. L’Association de l’ENSP constitue en quelque sorte ainsi l’association des associations d’anciens élèves.
Notre association est spécifique aux Directeurs d’Hôpital.
En terme de nombre de membres et d’influence, l’Association des Directeurs d’hôpitaux est " leader ". En effet, chaque année, l’école, dans sa section " Directeur d’hôpital ", forme une centaine de nouveaux élèves. L’association rassemble environ 1000 membres actifs sur 3000 directeurs ou directeurs adjoints en poste.
L’association est membre du Conseil d’administration de l’ENSP ainsi que des comités pédagogiques (formation initiale et cycles préparatoires).

Notre association présente deux caractéristiques :

Une tradition de fonctionnement "décentralisé" depuis maintenant 40 ans, avec 20 délégations régionales :

La délégation régionale anime une vie des régions qui inclut les activités suivantes :

  • La formation (avec mise en place de programmes régionaux spécifiques) en lien avec les établissements de soins, la Fédération Hospitalière de France, l’ENSP naturellement
  • La défense et la promotion du corps (démarche pour donner du sens et valoriser la fonction de Directeur d’Hôpital, accompagnement dans les démarches auprès des relais d’opinion, autorités étatiques et politiques
  • La solidarité intra professionnelle et extra professionnelle (partenariat avec associations caritatives, ou autres,…)
  • Le soutien des membres à la vie culturelle (visites de sites, voyages, …

Un organisme de formation agréé :

C’est même le deuxième organisme de formation des cadres dirigeants après l’E.N.S.P. Or, cette activité est essentielle au dynamisme de l’association ainsi qu’à son fonctionnement puisque c’est de celle-ci que provient l’essentiel des recettes qui la font vivre.

Au niveau national, le Conseil est composé de 32 membres dont 12 élus par l’ensemble des membres et 20 représentants de région élus au niveau local.
Le Bureau, constitué de 8 membres, s’appuie sur une attachée de communication – presse, permanente.

Elan Social :
Comment se structurent ces champs d’activités aussi divers ?

Philippe Jahan :
Autour du Président, quatre vice- présidents ont chacun en charge un secteur d’activité précis :

  • Pôle de la formation initiale (Comité pédagogique, relations avec l’ENSP, relations avec les autres écoles de service public…)
  • Pôle de la promotion du métier de Directeur d’hôpital (analyse des responsabilités à l’hôpital et à l’extérieur, comparaisons élèves internes/externes – structure publique/privée, relations avec la FHF, soutien aux Directeurs en difficulté)
  • Pôle de la formation continue (co-organisation de sessions nationales ou régionales, forum Hôpital Expos/Intermédica…)
  • Pôle de la communication (annuaire, site Internet, communication sur la profession de directeur d’hôpital, édition d’une brochure à destination des étudiants, parution de la revue " Entreprise Santé ", (titre symbolique sur le lien entreprise/hôpital…) prix de l’innovation hospitalière.

La défense des intérêts des collègues en difficulté constitue une priorité pour l’Association avec la volonté de défendre toute personne en difficulté, sans distinction d’appartenance, à la différence des syndicats de cadres plus " ciblés " par nature...

Toutefois l’AEAE s’interdit de concurrencer nos syndicats de cadres. Nous essayons d’être plus en complémentarité qu’en opposition.

L’association porte également sa réflexion sur l’évolution du métier tant par la participation au référentiel métier que par son implication dans la formation continue, domaine dans lequel elle a une forte reconnaissance, au niveau national avec par exemple les " journées d’EVIAN ".

Enfin, l’ouverture à l’international est importante :

  • L’association est membre de l’association des Directeurs d’Hôpitaux européens
  • Des partenariats sont établis avec des pays étrangers comme le Québec, ou le pays francophone d’Afrique
  • Les régions frontalières travaillent chacune avec la région voisine sur des problématiques hospitalières communes

Elan Social :
L’école se trouve aujourd’hui confrontée à une évolution des pratiques de la fonction de directeur d’Hôpital dans un environnement où la frontière entre public et privé n’est plus aussi distincte…L’évolution de la formation est-elle mise en corrélation ?

Philippe Jahan :
L’ENSP se trouve aujourd’hui quelque peu confrontée à un tiraillement entre deux conceptions : les obligations du gestionnaire et les contraintes de Santé Publique.

En terme de formation au management, l’école a connu 3 périodes successives. Dans un premier temps, l’aspect gestionnaire était au cœur de la formation : l’hôpital devait être géré comme une entreprise…d’ailleurs le titre de notre revue est un héritage de cette période. Cette dimension managériale est bien intégrée par les Directeurs et n’est pas remise en cause.

Depuis une vingtaine d’année, ont été fortement mis en avant, pendant les cycles de formation, les aspects de Santé Publique qui obligent à prendre en compte d’autres paramètres comme les notions de territoire, de service public partagé, de partenariats divers. Le Directeur est responsable d’une entité dans un environnement avec lequel il doit compter. Et c’est très bien !

Aujourd’hui, nous avons certainement atteint une phase de maturité qui doit nous permettre, non plus d’opposer ces deux concepts, mais de les concilier… autour des concepts de management de l’économie de la santé dans un souci de santé publique.

Elan Social :
Est ce à dire que la spécificité de l’école n’est plus si légitime , dans un environnement a fortiori en mouvement ? L’école réfléchit-elle dans ce cadre à une adaptation de la scolarité ?

Philippe Jahan :
Non, certainement pas ! La gestion des établissements de santé ne peut relever d’une simple formation ou " management général " qui reste à définir. Nous souhaitons garder une école spécifique qui doit être reconnue comme une " école d’excellence " dans le domaine du management du champ sanitaire et social.

Excellence qui se concrétisera par notre capacité à essaimer hors du domaine public en impulsant des managers également dans le domaine des établissements privés à but non lucratif assurant des missions de service public (psph) ou en renforçant notre participation aux fonctions de direction dans les établissements privés.

Elan Social :
Aujourd’hui 10% des anciens élèves ont quitté l’hôpital public…Quelle est la proportion possible d’intégration dans le privé ?

Philippe Jahan :
Effectivement seuls 10% des directeurs ont quitté la sphère publique. Sur ces 10%, très peu ont rejoint le secteur marchand.
Pourquoi ne pas envisager de doubler ce pourcentage à terme…
Je pense en tout état de cause que le prestige d’un corps s’acquiert souvent à l’extérieur de son corps d’origine…Nous avons des marges de progrès.

Cependant, les directeurs d’hôpitaux publics sont confrontés à la difficulté suivante : ils doivent négocier voire s’associer avec des établissements privés dont ils méconnaissent totalement les modes de gestion…la formation initiale n’est pas suffisante pour leur apporter les éléments financiers  liés par exemple à la comptabilité privée.

Ne faudrait-il pas introduire dans notre formation de base l’apprentissage de certaines règles du privé pour nous permettre de bien négocier avec les cliniques ?

En effet, aujourd’hui, comment travailler efficacement avec une clinique dont on ne peut lire le bilan, ni appréhender les charges de fonctionnement et dont on connaît mal la convention collective du personnel ?

Mais si la question est posée, la réponse n’est pas encore consensuelle...
Pourtant, l’introduction d’un module de droit privé permettrait à l’ENSP d’essaimer davantage sur l’extérieur et accroître le prestige de notre corps.

Elan Social :
On parle beaucoup du statut de la fonction publique et de sa réforme…

Philippe Jahan :
Les Directeurs d’hôpitaux relèvent de la haute fonction publique ce qui n’est pas sans conséquence sur la formation et sur les contraintes qui pèsent…

Le Ministère des Affaires sociales exerce d’abord une très forte tutelle sur le contenu et déroulement de la formation : ainsi, nous ne pouvons pas augmenter le nombre d’élèves par promotion car ce nombre doit juste couvrir les besoins du secteur public… Nous sommes assez éloignés d’une démarche d’essaimage…

Deuxième point, notre statut donne aux élèves de l’ENSP le monopole des fonctions de Directeurs et directeurs adjoints dans les hôpitaux publics : c’est là une spécificité française car la fonction publique hospitalière n’existe qu’en France. Ainsi, un directeur d’un hôpital français peut travailler dans un hôpital belge, mais la réciproque est impossible. Or, cette situation, en contradiction avec la réglementation européenne, ne pourra perdurer à terme.

On peut s’interroger sur le maintien du monopole de recrutement à l’horizon 10-20 ans

Autre contrainte liée à ce statut, le déroulement de carrière. Certes, nous bénéficions du prestige de la haute fonction publique…mais, les salaires de la majorité des directeurs d’hôpitaux publics sont inférieurs de moitié à ceux des directeurs anglais voire même allemands. Ce différentiel ne s’explique pas non plus…

Mais sur ce sujet des tabous sont à lever…auprès de nos syndicats, qui souhaitent légitiment préserver ce statut qui présente, par ailleurs, bien des avantages.

Pour conclure, je plaiderais pour un système plus souple et plus ouvert, sur le modèle du CNESSS par exemple, dans lequel la gestion de l’hôpital public ne serait pas totalement limitée à la seule fonction publique et, où, à l’inverse, les anciens élèves de l’ENSP pourraient travailler plus facilement dans d’autres secteurs d’activités.

Cette ouverture, loin de remettre en cause le prestige de l’école, enviée et copiée dans de nombreux pays, la positionnerait comme une " école d’excellence en management " des systèmes de soins.

 

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