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Numéro 50
Interview
Daniel Lenoir, directeur de la CNAM-TS
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| Daniel Lenoir, directeur général de la CNAM-TS :
Rencontre en deux temps
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Rencontre en deux temps avec Daniel
Lenoir, directeur de la CNAM-TS, pour une interview par moment un peu décousue, et qui a
par instants tourné à la confrontation des points de vue. Mais pour obtenir dun
dirigeant de ce niveau autre chose que des propos politiquement correct, il faut parfois
provoquer un peu. Daniel Lenoir, qui se départit rarement dune prudence de bon
aloi, sait malgré tout jouer le jeu, et livrer à loccasion un peu plus que les
discours convenus auxquels oblige souvent un lourd héritage, dans une période difficile.
Le directeur de la CNAM-TS nest pas un inconnu pour Elan Social, puisquon
lavait interviewé à son arrivée à la tête des MSA. Comme il le fait justement
remarquer lui même, il a fait ce quil avait annoncé à lépoque. Cela
sera-t-il possible dans le r égime général ?
Les sujets de débat passionnés ne
manquent pas : La branche maladie a longtemps pratiqué une gestion des ressources
humaines attentive dabord au sort du technicien, syndicalement correcte et
socialement bien reçue ; cétait lépoque dite du technicien
polyvalent. Voilà quon parle aujourdhui
dindustrialisation de la production, de
plateformes de service téléphonique, et autres inventions
productivistes qui sont exactement aux antipodes de ce quon a défendu haut et fort
pendant des années. Dautre part, la gestion du risque, qui devait être le vivier
des nouveaux métiers de nous demain, cest à dire
daujourdhui, est désormais régionalisée, médicalisée et peut-être même
marginalisée dans les caisses, où on ne parle beaucoup plus désormais de
politique client, et de service.
Daniel Lenoir arrive donc dans un
contexte difficile, avec la réputation davoir restructuré les MSA, et en
annonçant quil va nous reconfigurer : laccueil
est donc poli mais empreint dun peu dinquiétude. Certes, chacun est
conscient, face à la création des ARS, quil est nécessaire de conforter les
structures régionales de la Branche, si elle ne veut pas être marginalisée. Mais si on
est daccord sur lobjectif, comme dhabitude on se pose mille questions
sur les moyens dy parvenir, et surtout sur le sort qui sera fait à chacun.
Et puis, après cet accord dit de la
dernière chance, à 1000 millions dEuros avec le corps médical, quel est
lavenir du système à la Française, qui tente depuis 1947 de faire cohabiter les
soins libéraux avec une démocratie sociale désormais amputée de la part
patronale ? Est-ce le début dune renaissance, ou le commencement dune
fin ?
Les directeurs de caisse, qui ont la
chance de ne pas être contraints à une mobilité démotivante et déresponsabilisante
(dès lors quon a une production à gérer, et pas seulement des règlement à faire
appliquer), voient passer les directeurs de caisse nationale, dont les discours se suivent
mais ne se ressemblent pas forcément. Il ont assisté à la régionalisation et la
médicalisation de la gestion du risque, ils ont subi les péripéties de
linformatique nationale, ils viennent dassister, un peu incrédules, à
lépisode dit des 20 Euros. Ils sont à vrai dire un peu
désabusés, et Daniel Lenoir a devant lui un grand travail de motivation des troupes,
quil a dailleurs entrepris à Poitiers. On a donc essayé de poser à
lintéressé toutes les questions que chacun aimerait bien lui poser.
Interview : Gérard Arcéga et
Cécile Alomar, avec Isabelle Lustig et Elodie Clair.
Elan Social :
Lan dernier à la même époque, les dépenses
flambaient toujours autant, et en prime la plupart des caisses étaient à nouveau en
difficulté en raison de choix informatiques un peu périlleux. Aujourdhui, on parle
de "politique de service", et "dindustrialisation de la
production ". Avez-vous perçu cette révolution culturelle de la Branche en
arrivant, et comment espérez-vous conduire un changement aussi drastique ?
Daniel Lenoir :
Le chantier de
modernisation de l'Assurance Maladie a commencé il y a plusieurs années notamment avec
la mise en uvre de SESAM VITALE, produit phare de la Branche. Aujourd'hui, ce
processus fonctionne et produit ses effets, même s'il est vrai qu'il subsiste des
problèmes informatiques à régler. La nouvelle Directrice des Systèmes d'Information,
Maryvonne Cronier, travaille sur le renforcement de notre propre
système d'information, avec une première mission : en optimiser le fonctionnement.
Il faudra ensuite ladapter à nos choix stratégiques notamment aux exigences de nos
usagers pour offrir le meilleur service à l'utilisateur final.
Sagissant de ce que vous appelez une
révolution culturelle, il ne s'agit ni dune révolution ni
a fortiori d une révolution culturelle, mais d'un changement de perspective dans la perception du service rendu aux assurés. La stratégie de service, ce qu'on a
appelé la "démarche client", signifie que l'on porte attention à ceux avec
qui nous sommes en relation de service : les assurés mais aussi les employeurs et les
professionnels de santé.
Personnellement, je n'emploie pas le terme
"dindustrialisation. Issu de la réflexion des groupes de
travail sur la réorganisation de la production, il reflète toutefois une réalité. Que
l'image du processus industriel soit utilisée ne me choque donc pas, mais nen rend
compte que partiellement. Lassurance maladie s'efforce d'utiliser l'ensemble
des technologies disponibles et doptimiser son organisation pour offrir aux
assurés, professionnels de santé et employeurs, le premier service attendu, la rapidité
du remboursement et la régularité du paiement. C'est pour atteindre cet objectif qu'elle
organise depuis longtemps des traitements de masse de sa production. Il y a par ailleurs
de nouvelles technologies disponibles à intégrer dans les services.
Le terme d'industrialisation exprime
simplement la nécessité d'organiser le travail, qu'il s'agisse de production ou de
service, et d'entrer dans des processus permanents modernes et technologiquement avancés.
Mais elle ne doit pas conduire pour autant à la taylorisation de la production ; au
contraire l'ensemble des évolutions en cours vise l'enrichissement des tâches à tous
les niveaux du processus de production.
Le vrai problème aujourd'hui est celui de
la gestion humaine et sociale de l'automatisation et de la réorganisation quelle implique. Cela fait longtemps que lon sait que la productivité, sans
l'intérêt au travail, ne dure jamais très longtemps. Il faut trouver la bonne
organisation afin de concilier l'un et l'autre. La polyvalence partait d'une bonne
intention mais s'est souvent révélée être une fausse bonne idée, quand elle a conduit
à des organisations du travail trop complexes à gérer, y compris par chacun des
salariés. Il est aujourd'hui nécessaire d'organiser, donc de répartir les tâches, mais cela nécessite au préalable une gestion sociale des ressources humaines qui
permettent de gérer ces évolutions dans la durée.
Ce doit être, à mon sens, le travail des
Directeurs qui sont des gestionnaires dentreprises de service, de service public qui
plus est.
A cet égard, je regrette aujourd'hui que
l'Assurance Maladie ne sache pas davantage anticiper l'évolution des métiers. Si on sait
gérer l'évolution des métiers, on sait mieux gérer l'évolution des emplois; celle -ci
nécessite du temps et ne peut se faire sous la forme dune rupture brutale.
Elan Social :
Si on revient quelques années en
arrière, on se rend compte que lexercice qui consiste à vouloir anticiper les
métiers est un peu vain : qui aurait pu en effet prévoir le Plan Juppé avec
lobligation de lancer Vitale et la création des Urcam ou des Arh, les 35 heures, le
métier de téléopérateur, le retour en grâce des Laser ? Où en serait-on si on
avait suivi la prescription dun de vos prédécesseurs, qui voulait obliger les
caisses à basculer chaque année 1% de leur effectif sur la gestion du risque ?
Nest-il pas risqué de vouloir lire dans la boule de cristal de la GRH ?
Daniel Lenoir :
Ce n'est pas parce
quon se trompe un peu quand on fait de la prospective, qu'il ne faut pas en faire.
Car on se trompe beaucoup quand on nen fait pas. La prospective sert à faire la
gestion prévisionnelle des emplois. Si l'on se reporte cinq ans en arrière, il y a une
seule chose sur laquelle on pouvait réellement hésiter, c'est la possibilité de montée
en charge des plates-formes de service téléphonique. Pour le reste, les missions et les
tâches de l'assurance maladie aujourd'hui étaient connues. Par exemple que Sésam Vitale
existe un jour, tout le monde le savait, même sil était parfois de bon ton
den douter. La prospective doit nous permettre de nous projeter en avant, afin de
prévoir, par exemple, que le métier du technicien va évoluer avec la disparition
progressive des tâches de saisie, et la montée en puissance des tâches cognitives de
liquidation et de contrôle. Regardez l'évolution des métiers de la production dans les
usines, qui sorientent vers les métiers du contrôle des chaînes de production
automatisées. Ces évolutions par exemple doivent pouvoir santiciper au moment du recrutement.
Elan Social :
La Cnamts vient de
signer un accord à mille millions dEuros avec les médecins. Certes, il y a en
contrepartie un engagement de prescription en DCI prometteur. Mais tout de même, ne
vient-on pas à nouveau de signer un chèque en blanc sur le découvert de
lAssurance maladie ?
Daniel Lenoir :
Le chiffre de
mille millions d'Euros n'est pas juste. Nous sommes en deçà de ce seuil, même en
raisonnant en coût brut cest-à-dire sans les économies que doit générer
laccord et qui doivent permettre de léquilibrer Au-delà du débat sur le
montant, j'insiste sur la caractéristique principale et la nouveauté majeure de cet
accord, qui me semble être l'équilibre, équilibre des engagements, équilibre des
contreparties. C'est particulièrement vrai dans le domaine du médicament où nous sommes
parvenus à un véritable accord gagnant/gagnant.
Et que de chemin parcouru ! Souvenez-vous
de la position initiale des principaux syndicats signataires pour lesquels le préalable
à la discussion était laugmentation du C et du V et le refus de discuter de
contreparties. Aujourd'hui, pour la première fois, nous sommes parvenus à faire
prévaloir une approche économique dans le domaine des prescriptions. En prescrivant en
dénomination commune internationale (DCI), on ne détériore (ni dailleurs
naméliore) le service médical rendu, mais on abaisse le coût de la prescription.
Et c'est là l'objectif principal. Il suffit de regarder les statistiques. L'augmentation
des dépenses est de façon dominante un problème de prescriptions, et non d'honoraires,
notamment pour les généralistes. Si on généralise les dénominations communes, et si
tout ce qui est généricable est génériqué, le potentiel d'économie nest pas
loin dun milliard dEuros . A prescription inchangée, l'économie sur le coût
du médicament est déjà majeure.
La seconde partie de l'accord porte sur les
visites à domicile. Nous savons tous pertinemment qu'il y a trop de visites en France
tant au regard de la nécessité médicale que des conditions d'exercice de la profession.
Il n'y a d'ailleurs pas de volonté manifeste des médecins d'exercer leur activité dans
le cadre de la visite. Nous sommes donc parvenus à définir ensemble les conditions
d'exercice de ces visites. Dans un premier temps, un accord national de bon usage des
soins permettra de définir un référentiel des soins à domicile, et les actions
nécessaires pour agir en parallèle sur le comportement des assurés sociaux. Celui-ci
sera décliné régionalement pour permettre des adaptations locales. Lorsqu'on regarde
les niveaux de visites d'une région à l'autre, on constate des différences
significatives ne résultant pas de raisons médicales. La région où il y a le
plus de visites est le Nord-Pas-de-Calais. L'accord renvoie ainsi à un important travail
de terrain au niveau régional pour son adaptation, puis, au niveau local sur la mise en
oeuvre. Parallèlement, et ce sera un des enjeux de la déclinaison régionale, il faut
engager une réflexion sur l'amélioration de l'acte au cabinet qui passe notamment par la
réduction des phénomènes de file d'attente.
Enfin, je regrette que la troisième partie
de l'accord n'ait pas été davantage commentée par la presse. Nous avons défini avec
nos partenaires dans cette partie les bases d'une régulation médicalisée qui passe par
les accords de bon usage, les contrats de santé publique, et les contrats de bonnes
pratiques. Ces dispositifs désormais intégrés au dispositif conventionnel, quon a
parfois qualifié de troisième étage, permettent de passer d'un système de régulation
à un autre en privilégiant une approche médico-économique. A titre d'illustration,
l'accord prévoit la mise à disposition des médecins généralistes d'un test leur
permettant de mieux cibler les prescriptions d'antibiotiques, lors d'un diagnostic
d'angine, afin de lutter contre le phénomène de résistance des bactéries aux
antibiotiques et de limiter les remboursements de médicaments inutiles. Les bénéfices
en terme tant sanitaires quéconomiques sont considérables.
Enfin cet accord nest
ni plus, certes, mais aussi ni moins engageant que tous ceux qui lon précédé. Il
nous faut, à cet égard sortir du piège juridique et symbolique dans lequel nous a
placé le débat sur les sanctions, et .qui ont conduit de plus en plus à faire de la
convention un règlement, au détriment de sa nature contractuelle. Si lon veut que
chacun se sente engagé dans la convention,, il est nécessaire de redonner au dispositif
conventionnel le sens du contrat, entendu comme étant la loi commune des parties. La
partie qui ne respecte pas ses engagements n'a pas droit aux contreparties
conventionnelles.
Elan Social :
A propos des
dépassements de tarifs pratiqués par une partie des médecins, un certain nombre de
directeurs ont appliqué les mesures conventionnelles prévues. Sans revenir sur
limpression dune certaine timidité que la Caisse nationale a pu donner dans
cette affaire, peut-on entendre de votre part quelques mots de soutien à lattention
des directeurs qui, finalement, ont bien du vous aider lors des négociations, en montrant
quon pouvait ne pas baisser la garde ?
Daniel Lenoir :
Le fait que des
Caisses aient engagé des procédures à l'encontre de certains médecins a certainement
contribué à prouver la détermination de l'assurance maladie et à conduire nos
interlocuteurs à la négociation. Je regrette simplement que les consignes de fermeté
ciblée de la caisse nationale n'aient pas pu être appliquées de façon plus générale.
Du côté des médecins, certains leaders
ont certainement perçu le risque quil y avait à se laisser déborder par un
mouvement qu'ils ne contrôlaient plus et qui risquait de se traduire par des initiatives
collectives de déconventionnement. Ces contextes locaux de fortes tensions ont pu
conduire à une dramatisation, voire une violence que l'on peut tous regretter, et dont
les débordements doivent être condamnés. Je pense que cela a, paradoxalement,
contribué à faire prendre conscience que la seule issue possible était dans la
négociation. Nos interlocuteurs se sont rendus compte qu'ils tenaient, peut-être plus
qu'ils n'y croyaient eux-mêmes, au système conventionnel.
A contrario, la rupture aurait signifié la
fin des relations contractuelles et donc la fin de l'assurance maladie. L'alternative au
système conventionnel, sous la forme du tarif d'autorité, n'est pas crédible ; la
menace de déconventionnement dans les conditions actuelles est une arme de dissuasion que
nous aurions hésité à utiliser, parce que c'est une arme qui pénalise non seulement
les médecins mais surtout ceux que nous servons, les assurés sociaux.
Entre le tout ou rien, il existait un
compromis positif, le retour à un contrat équilibré. Cest celui quont
choisi les caisses.
Elan Social :
Finalement, un échec n'aurait-il
pas permis de sobliger à refonder complètement le système ?
Daniel Lenoir :
Non, l'échec eut été un saut dans le
vide et dans l'inconnu. Pour réformer, il faut des esprits mûrs de part et d'autre. La
réforme passera d'abord par la pédagogie du contrat. Il nous appartient de faire
comprendre aux professionnels de santé que la convention est un contrat et non un
système réglementaire de droits acquis pour les uns, de règles à respecter pour les
autres. La crise que nous avons connue peut être bénéfique, si tout le monde
garde en mémoire que nous sommes passés à deux doigts d'une situation critique.
Elan Social :
Pendant que le système de soins
senlise pour sa part dans linorganisation et que ses acteurs pratiquent la
fuite en avant, il paraît quil est urgent de reconfigurer le
réseau ; Navez-vous pas limpression dêtre un peu le
Capitaine des pompiers qui passe en revue ses troupes pendant que la ville flambe ?
Ne serait-il pas plus urgent de reconfigurer le système de soins ?
Daniel Lenoir :
Le chantier de la
reconfiguration du réseau n'est qu'un des chantiers en cours. Il faut faire l'un et
l'autre, réviser les modes de fonctionnement de l'ensemble de la branche et intervenir
sur le système de soins. Si lon voulait filer la métaphore militaire, il ne suffit
pas d'avoir une bonne stratégie pour gagner une bataille, la bataille du service à
l'assuré social, base même de notre légitimité, mais aussi la bataille de la
régulation et de la gestion du risque. Nous souffrons d'une fragilité dans certains
domaines au regard de ces deux objectifs. Concernant la fonction de régulation, par
exemple, il est nécessaire de réorganiser et de rendre plus efficaces et cohérentes
entre elles lensemble nos interventions. Il ne faut pas nous limiter à apposer
notre signature en bas d'un document. Il faut aussi que lensemble du réseau
accompagne la mise en place des dispositifs conventionnels, surtout si lon veut
développer les dispositifs médicalisés.
En cas d'échec, l'assurance maladie ne
jouera plus qu'un simple rôle de service payeur.
En matière d'organisation du système de
soins, les Pouvoirs Publics ont leur mot à dire dans la tradition de la planification à
la française et de l'aménagement du territoire, comme en matière de santé publique. L'
assurance maladie doit être, en tant que régulateur, partie prenante dans cette
réflexion. Je ne souhaite pas que nos moyens et nos actions soient marginalisés.
Beaucoup ont oublié par exemple que nous représentons 50 % des ARH.
Elan Social :
Quelles conclusions pouvez-vous
tirer du séminaire qui sest tenu à Poitiers, pendant lequel le mot
structure a été considéré comme un mot tabou ?
Daniel Lenoir :
Le séminaire de
Poitiers a été pour moi un moment fort et extrêmement positif dans notre démarche
collective. J'ai beaucoup écouté et j'ai eu le sentiment que certains sujets n'avaient
jamais été abordés de cette manière. La qualité et la richesse des échanges ont
été telles que certaines restitutions n'ont dailleurs pas pu les refléter
totalement.
Un certain nombre de faux débats, matière
à querelles terminologiques, parfois byzantines, sur les notions de client,
d'industrialisation ou de régionalisation, ont été évités. Nous n'avons pas exclu les
problèmes de structure mais nous avons d'abord travaillé ensemble sur les marges de
progrès en matière de fonctionnement.
Les travaux de Poitiers marquent pour moi
lexpression dune vraie ambition collective de
même quune volonté de faire prévaloir la performance collective du Réseau sur le
résultat individuel.
Faudra-t-il toucher aux structures ?
Probablement oui pour certaines. Mais les évolutions structurelles nécessaires doivent
être une conséquence de la réflexion sur nos objectifs de performance, et non un
préalable. Les restructurations du réseau ne se traitent pas par ordonnance mais se
gèrent dans le temps. Autrement dit, il y a d'abord des problèmes de fonctionnement, non
de structures. Réglons les d'abord.
L'enjeu de la réorganisation du réseau
est davantage celui de la détermination du bon niveau d'intervention. Réorganiser le
réseau, c'est surtout repositionner nos activités, les unes par rapport aux autres, et
trouver la bonne articulation entre les différents niveaux. Ainsi, la question de la
coordination régionale de nos activités n'est pas dabord un problème structurel
mais un problème de mode de fonctionnement en réseau, avec un échelon intermédiaire,
entre les caisses primaires et une caisse nationale tête de réseau.
Il n'y a donc pas de schéma d'organisation
optimal a priori, à plaquer sur les structures actuelles. Je ne me vois pas tel un
arpenteur faisant son remembrement depuis son bureau détude, en prenant telle
parcelle ici, et en la mettant là. Il faut tenir compte des problèmes individuels et de
l'histoire propre du régime.
De même, vider les caisses primaires de
leurs missions de base est un fantasme sans intérêt. La relation avec les professionnels
de santé, les employeurs, les assurés, ne peut se mettre en uvre que sur le
terrain, dans les Caisses primaires. Je n'imagine pas un réseau sans échelon local. La
grande chance de l'Institution et sa force, c'est son réseau de proximité, qui soit le
garant de l'unité d'action sur l'ensemble du territoire et l'adaptation aux contextes
locaux.
Prenons encore la question de la
régulation. L'échelon régional a manifestement et évidemment un rôle de coordination
et de planification à jouer. C'est vrai en matière de gestion du risque, de politique
hospitalière, de coordination des soins, de réseaux. Les sujets régionaux de gestion du
risque nécessitent aussi une coordination entre laction du régime général et
celle des autres régimes. A contrario, si nous ne traitons pas les sujets régionaux,
nous prenons le risque que les sujets régionaux soient traités par d'autres.
Elan Social :
Sans que le talent des hommes soit en
cause, on ne peut pas dire que la création des URCAM ait vraiment contribué à
maîtriser les dépenses, même si le bilan nest pas forcément négatif. Malgré
tout, la création dun échelon régional nous a permis de beaucoup progresser en
matière de bureaucratie. Par ailleurs, les Directeurs se sont un peu démobilisés sur le
terrain dune Gestion du risque désormais très médicalisée, qui motive beaucoup
plus les médecins conseils qui sont pour leur part, très présents dans les structures
régionales.
Comment espérez vous améliorer la
performance régionale, tout en évitant les pièges technocratiques inhérents à ce type
de structures ?
Daniel Lenoir :
Laction des
URCAM n'auraient pas dû amener les caisses primaires à se dessaisir voire à se sentir
exclues, si jai bien compris ce qui ma été rapporté, de la gestion du
risque. La création des URCAM a été ressentie à tort par les CPAM comme une exclusion
de la gestion du risque, comme une captation de cet axe de travail par un nouvelle
structure alors qu'elles devaient au contraire permettre de développer des synergies et
la coordination.
Par ailleurs, la gestion du risque
constitue aujourd'hui un domaine à clarifier, y compris dans la relation avec les
pouvoirs publics, car tout le monde en parle, mais chacun met quelque chose de différent
derrière ce terme qui signifie tout à la fois : prévention, santé publique,
contrôle, bon usage, maîtrise des dépense
..
A l'évidence, l'échelon local a un rôle
éminent à jouer en matière de gestion du risque. C'est dailleurs pour cela qu'il
faut se battre non sur les structures mais se mettre daccord sur la détermination
du rôle des uns et des autres. Il revient à l'échelon régional, de décliner et
dadapter les orientations nationales, par exemple, pour reprendre les dispositions
de laccord du 5 juin, de déterminer le programme régional de bon usage de la
visite à domicile ou de traduire régionalement le programme de prescription en
dénomination commune. Il revient à l'échelon local et aux caisses primaires de mettre
en uvre ces programmes, par exemple de promouvoir auprès des professionnels de
santé ces prescriptions.
Personne d'autre que les caisses primaires
ne peut gérer le contact, la relation avec le professionnel de santé, dans son aspect
positif, en matière de service, daccompagnement, ou dans les aspects qui le sont moins, dans la gestion des situations conflictuelles. En ce sens, il
appartient aux caisses primaires dassurer la gestion de proximité des conventions,
entendue comme la somme des contrats avec les professionnels de santé.
Ne nous trompons pas. La régulation de
lassurance maladie sera, heureusement, de plus en plus une régulation
médicalisée. Il faut donc que les Directeurs arrivent à intégrer cette dimension dans
leurs fonctions. Le rôle des médecins est déclairer les décisions à prendre. Le
rôle des Directeurs est, sur cette base, de définir avec eux les stratégies régionales
et locales à mettre en uvre et dorganiser les moyens en conséquences.
Elan Social :
Et quelle est notre place par
rapport à lEtat ?
Daniel Lenoir :
La réflexion sur
la nature et létendue de la délégation de gestion, cest à dire les
rapports entre les pouvoirs publics et les caisses est le troisième axe de réflexion
déterminé par le CA de la CNAMTS en octobre après la refondation du système
conventionnel et la mise en cohérence du réseau, chantiers qui sont largement engagés.
Ce troisième chantier reste à développer.
Rappelons nous cependant que le régime
vient de surmonter une crise profonde. Tirons-en les conséquences. Evitons le repli sur
nous-même, lenfermement dans une sorte de " forteresse
assiégée ". Sachons dépasser nos débats internes. Nous sommes tous
responsables de lavenir de linstitution. Si nous refusons de prendre en main
son évolution, les schémas technocratiques simposeront aux uns et aux autres. Dans
cette hypothèse, la pente naturelle conduira à un système national de santé
régionalisé. Si nous souhaitons maintenir un système dassurance maladie avec des
assurés sociaux intéressés par leurs cotisations et des rapports contractuels avec les
professionnels de santé, il faut dabord refonder le système conventionnel, lui
redonner de la vigueur et redonner tout son sens au contrat.
Soyons conscients que les deux évolutions
sont possibles. Tout dépend de lhistoire que nous avons envie décrire
ensemble. Je pense personnellement que lassurance maladie doit pouvoir contribuer à
gérer loffre de soins au travers du conventionnement.
Elan Social :
Avec la CMU, les droits sont
désormais universel. La carte Vitale est-elle encore nécessaire ?
Daniel Lenoir : La carte vitale
aujourd'hui, c'est non seulement la connaissance des droits des assurés, mais aussi
l'identification des personnes à la source, la garantie d'une rapidité des paiements,
pour les règimes obligatoires, et demain, pour les règimes complémentaires.
Elan Social :
Les directeurs de Caisse
nationale se trouvent en situation de prendre des décisions dont leurs successeurs ont
régulièrement à gérer les conséquences parfois heureuses, mais quelques fois très
fâcheuses. Finalement, nest pas une bonne chose que les directeurs de caisses
locales pour leur part, ne subissent pas les conséquences un tantinet
déresponsabilisantes dune telle mobilité obligée ?
Daniel Lenoir : La vérité n'est
pas celle-là. Ce nest pas le juste milieu mais la bonne articulation entre deux
exigences importantes pour une institution à légard de ses gestionnaires :
quils puissent disposer du temps dans leur fonction pour pouvoir porter jusqu'à un
terme suffisant leurs projets ; encourager le dynamisme et favoriser la cohérence du
réseau ce qui suppose la mobilité.
C'est vrai pour le réseau; cela l'est
aussi pour l'équipe de Direction de la Caisse Nationale qui doit tout à la fois
conjuguer la diversité des origines en termes de compétences, et rechercher la
cohérence entre ses cadres dirigeants et ceux des caisses locales.
Elan Social :
La Branche maladie semble avoir
renoncé, comme les autres Branches dailleurs, à encourager la maîtrise des coûts
de gestion. Au delà des débats techniques, des attributions de moyens très
inéquitables et très considérables vont-elles par conséquent être
pérennisées ?
Daniel Lenoir :
On ne peux pas dire que nous avons abandonné ni la maîtrise des coûts, ni
la réduction des écarts de coûts de gestion. Ce qui est vrai, c'est que la méthode
employée pour rapprocher les caisses les unes des autres tient compte de la nécessité
et de l'impératif de maîtriser les coûts de gestion sans détériorer la qualité de
service.
Les indicateurs de gestion ne doivent pas
conduire à tirer en sens inverse. Aujourd'hui, une priorité forte est donnée à la
qualité de service . Cest indispensable, si lon en juge aux résultats peu
satisfaisants des enquêtes de satisfaction auprès des assurés, comme dailleurs
auprès des professionnels de santé. Cela ne signifie pas pour autant que nous
abandonnons les indicateurs de coût. Il faut combiner les uns et les autres, les enrichir
pour inciter à une maîtrise des coûts sans détériorer la qualité.
Elan Social :
Certes, cest une dynamique
différente qui est préconisée. On peut entendre aussi que les dirigeants de caisses qui
voient leur nombre dassurés diminuer ne peuvent être condamnés à relever sans
fin des défis impossibles ; Mais ne pourrait-on pas dans ce cas négocier des
contrats adaptés ? Dautre part, ne faut-il pas traiter différemment la
maîtrise des coûts de gestion, qui commande lallocation budgétaire, et la
qualité du service, censée être récompensée par de lintéressement ? Ne
risque-t-on pas, en baissant la garde sur la réduction des écarts, de créer une
démobilisation sur lenjeu des coûts de gestion ?
Daniel Lenoir :
Quand on parle de
performance collective dans le cadre du réseau, on intègre les éléments de coût, car
on ne peut accepter que les coûts de gestion dérivent. Comme gestionnaires dun
service public, nous devons à nos concitoyens l'optimisation économique du service rendu
mais pas au détriment de sa qualité. Les économies sur les coûts de gestion ne doivent
pas conduire à une course perdue d'avance pour certains mais doivent reposer sur des
mécanismes dincitation soutenables dans la durée pour chaque caisse.
La démarche adoptée sur le thème de la
reconfiguration du réseau conduira à redéfinir plus précisément nos objectifs et la
réflexion sur les indicateurs sera reprise dans la prochaine Convention d'Objectifs et de
Gestion. L'incitation à la qualité de service passe par l'intéressement, mais ne peut
passer uniquement par là. L'incitation à la maîtrise des coûts ne doit pas conduire,
elle, à des courses impossibles, qui conduisent à leffet inverse. Mais il est
nécessaire de créer une dynamique qui conduise à tirer dans le même sens. La réussite
dépendra aussi de la qualité du dialogue social dans l'entreprise, qui permet la
détermination par les acteurs des règles du jeu et l'accord des uns et des autres sur
les objectifs de performance collective. Jai constaté à cet égard au séminaire
de Poitiers l'émergence d'une dynamique sur la performance collective qui intègre les
coûts.
Elan Social :
On a eu la CMU, puis la sur-CMU,
et on nous conduit à chaque fois à brader un peu plus notre légitimité dassureur
obligatoire aux assureurs complémentaires, avec la bénédiction de la Cnamts. Va-t-on
encore longtemps semmêler les paiements dans des procédures A et
B, des Noémies 1, 2 ou 3, et autres tiers payant dits
coordonnés, au grand désespoir de nos personnels, et au grand
détriment du service rendu aux assurés, comme à celui des professionnels de
santé ? Na-t-on pas ainsi dailleurs contribué à léchec du
médecin référent ?
Daniel Lenoir :
Cette
problématique cache en réalité deux sujets. Le premier a trait au partage des rôles
entre l'Assurance Maladie et les assureurs complémentaires. Le deuxième concerne ls
dysfonctionnement de la procédure qui ont contribué à alimenter la grogne des médecins
et à handicaper lourdement le médecin référent. L'image donnée est catastrophique et
parfois même calamiteuse.
Je crois qu'il faut sur ce deuxième sujet
arrêter de fantasmer sur un pouvoir supposé des uns ou des autres qui se cacherait dans
les circuits de paiement. Nous devons, l'Assurance Maladie comme les complémentaires, une
qualité de service, quel que soit le partage des tâches entre lun et lautre.
Il faut arrêter de se renvoyer la balle. Les complémentaires doivent comprendre avec
nous qu'en la matière, nous avons une obligation de résultat conjointe.
Je suis déterminé sur ce sujet;
l'Assurance Maladie est prête à adapter son système informatique.
Le premier sujet concerne le partage des
champs dintervention entre lassureur obligatoire et la couverture
complémentaire au sein de la protection sociale. Nous sommes aujourd'hui confrontés à
des situations où le complémentaire rembourse en réalité une partie très importante
des soins. Il en est ainsi pour le domaine dentaire. Il faut sortir de cette impasse et
réfléchir à létendu de ce qui est remboursable, comme ce qui est médicalement
nécessaire et justifié, à partir de la notion de service médical rendu.
Elan Social :
Elan social défend depuis
longtemps la mise en uvre dun panier de soins primaire qui prendrait en charge
ce qui est strictement médicalement nécessaire et suffisant, remboursé intégralement
et en tiers payant. Cest effectivement cela qui mérite dêtre financé par la
solidarité.
Daniel Lenoir :
Sans doute faut-il creuser cette piste,
mais attention toutefois à ne pas favoriser une conception malthusienne ou restrictive de
ce panier de soins primaires qui ne doit pas être vu ou décrit comme le régime minimal
universel ,au delà duquel, les complémentaires déploient leurs activités, sans lien
avec le régime obligatoire. Car alors, cest une protection sociale à deux vitesses
dont le projet risquerait daccoucher.