Elan Social :
Quel
est votre sentiment et votre analyse trois mois après votre prise de fonctions ?
Guy Vallet :
Jai le sentiment
dune réelle attente de la part de lensemble des personnels hospitaliers. Ils
aspirent à lamélioration de leurs conditions de travail, afin de pouvoir mieux
remplir leur mission de soignants. Mais je perçois aussi un certain découragement à
tous les niveaux de lentreprise et cela quels que soient les corps de
métiers (encadrement, médecins,
). Cest un peu la culture marseillaise,
qui ressort avec ce sentiment dêtre " mal aimés ". Il est
clair que le mode de management doit sadapter aux cultures locales : on ne
dirige pas un hôpital de la même façon à Marseille que dans les autres régions. Cela étant dit, la
situation est très délicate. LAP-HM est le 3ème établissement de
soins français par la taille (plus de 16000 payes). Il me paraît clair que
lon na pas réussi à anticiper et à influencer les décisions des organismes
de tutelle qui ont réellement pénalisé létablissement. Imposer une obligation de
proximité, la prise en charge des urgences, sans moyens financiers adéquats, cest
inévitablement créer un cercle vicieux. Cela aboutit à fermer les unités les moins
rentables, alors que parallèlement, vous devez accueillir les malades les plus chers en
coût de gestion, parce quils ne sont pris en charge nulle part ailleurs. Deuxième
conséquence, les bons praticiens quittent lhôpital à la recherche dune
carrière plus attractive et emmènent souvent leur clientèle avec eux. Or, jusquà
présent, il ny a pas eu de véritable réaction de la part des organes
directionnels de lAssistance Publique. Il ny a pas de projet
détablissement par exemple. La prise de conscience aujourdhui est réelle,
mais bien entendu douloureuse.
ES :
Cela étant, dans lorganisation actuelle du système hospitalier, quelle est la
véritable marge de manuvre laissée à ses gestionnaires ?
Guy Vallet :
La situation que je décris
nest pas propre à lAP-HM. Elle est le résultat dune politique
hospitalière, mais également dune évolution sociale, qui ont profondément
bouleversé les hôpitaux dune manière générale et les CHU en particulier. Un simple constat au niveau
des urgences illustre bien ce propos. Il ny a que 7 % de vraies urgences, tandis que
les structures hospitalières doivent faire face à un véritable
" engouement " de la population pour les urgences et pour une prise en
charge globale au niveau de lhôpital. Résultat : le " non
programmé " prend de plus en plus de place, ce qui bouscule totalement
lorganisation et la gestion dun CHU. Mais, de fait, certaines
décisions prises au cours de ces dernières années par la tutelle et les gestionnaires
constituent autant de facteurs aggravants de la situation de lhôpital.
Comment expliquer labsence de lits de gériatrie de court séjour, de lits de moyen
séjour, qui laissent les malades sans soins de suite en labsence dune
filière organisée ? Cest le type même de
" non-décision " collective dramatique, et qui a un coût.
Comment expliquer que lAP-HM soit le CHU le plus cher en cuisine et en
blanchisserie ? Comment qualifier la faiblesse du système dinformation, qui
est à lorigine dune multiplicité dexamens pour un même malade,
système qui est pourtant le pivot de toute gestion ? Plus que de marge de
manuvre, je crois quil sagit surtout de responsabilités quil faut
exercer dans un dialogue clair et partagé. Le Directeur Général
dun établissement hospitalier ne peut certes se comporter comme un chef
dentreprise de droit privé. Il a la responsabilité de chaque franc dépensé
vis-à-vis du public et lobligation de rendre des comptes aux différentes tutelles.
Il doit diriger des personnels qui sont régis par les statuts du service public
hospitalier. Le service public est tout à fait capable de prendre en charge les fonctions
de lhôpital dans les mêmes conditions que le secteur privé, à condition de
sen donner les moyens et dadopter une gestion rigoureuse.
ES :
En arrivant à lAP-HM, quelles sont donc vos priorités et vos chantiers majeurs,
dune part en terme de management, et dautre part, par rapport aux besoins et
à la politique de santé publique ?
Guy Vallet :
La mise en place des 35
Heures.
Il sagissait du
dossier le plus urgent. Laccord signé avec les syndicats minoritaires par la
précédente Direction allait largement au-delà de laccord national. En six
semaines, il a fallu mettre tout le monde autour dune table de négociation,
définir les modalités pratiques de laccord en adéquation avec les moyens dont
nous disposions et en concertation avec le Comité Technique dEtablissement. Les
personnels non médicaux de lAP-HM en bénéficient concrètement depuis le 1er juin 2002.Le projet
détablissement et le plan stratégiqueBeaucoup de réflexions ont
déjà été menées sur le sujet ces dernières années sans pour autant aboutir à un
projet concret. Dès le mois de novembre 2002, un plan stratégique proposant les grandes
orientations envisagées pour chaque site hospitalier sera présenté au Conseil
dAdministration. Des groupes de travail ont été constitués avec une méthodologie
classique de gestion de projet : définition du besoin, déclinaison
dobjectifs, établissement de différents scénarii, choix dun scénario.
Refonte de
lorganigramme de la Direction Générale et des établissements de lAP-HM
(voir encadré)
Il sagissait de
mettre rapidement léquipe de Direction " en ordre de marche "
et de donner à chaque Directeur dEtablissement ses objectifs et sa feuille de
route. En rupture totale avec lancien système pyramidal, cet organigramme reflète
ma conception du management, fondé sur la confiance. Ce management consiste en
lapplication, notamment, du principe de " subsidiarité " :
les décisions doivent être prises le plus près possible du terrain. Je suis donc
favorable à la déconcentration, avec un processus dautonomisation des équipes, ce
qui nexclut pas un contrôle. Ce type de management basé sur la confiance
sinstaure progressivement. Je compte bien y associer très vite le corps médical.
Trois principes ont guidé
cette réorganisation :
1. raccourcir des lignes
hiérarchiques pour une meilleure réactivité ;
2. sadapter aux
évolutions de lhôpital de demain avec la création de nouvelles directions
(Direction des usagers et des droits des malades, Direction qualité, Direction de
linformatique et du réseau, Direction de la stratégie et des relations
extérieures
) ;
3. techniciser
léquipe de Direction avec, notamment, le recrutement darchitectes,
dinformaticiens, de chargés de communication, non issus du
" sérail " de lENSP.
Et bien dautres
projets majeurs pour lavenir.
La relance des
investissements qui conditionne largement lavenir de lAP-HM,
laccréditation, avec la visite des experts visiteurs prévue en 2004.
Les chantiers
sont nombreux.
ES :
Dans ce contexte, y-a-t-il une spécificité du management de lhôpital ?
Guy Vallet :
Je lai dit, le
management doit être basé sur la confiance. Un projet détablissement ne peut
être élaboré et mis en uvre que sil est partagé par le plus grand nombre. Or, le monde de la santé
est en constante mutation et les contraintes économiques sont fortes. Le Directeur
Général doit faire en sorte que les personnels exercent leurs fonctions dans des
conditions favorables et sépanouissent dans leur travail. Cest un véritable
challenge.Lors de ma prise de
fonctions, jai tenu à me rendre dans tous les sites et jai beaucoup échangé
avec lencadrement . Il représente 98 % du fonctionnement quotidien de
lhôpital.
A mon arrivée, jai constaté quil y avait un gros divorce
entre la direction et lencadrement. Jai demandé à mes collaborateurs une
chose : respecter leur " devoir dimpertinence ". Je ne leur
demande pas nécessairement dêtre loyaux, mais dêtre compétents, cest
une exigence. Pour le moment, je crois que les gens ont un peu perdu leurs repères, mais
je suis convaincu de la nécessité de ce dialogue et de cette confiance. A titre personnel, je
considère que ce qui importe, cest de prouver sa compétence par laction.
Pour cela, il me semble bon de changer de poste tous les 5 ans environ, de faire du
benchmarking, de ne pas hésiter à se remettre en question. Je considère que je
nai pas brûlé les étapes et que je connais bien tous les postes liés à ma
fonction.
Je regrette cependant que nos " statuts " ne permettent plus
daccéder à un poste de Directeur Général de CHU avant 45 ans. Cest un
métier difficile, très usant et quon ne fait pas très longtemps. Il faut vraiment
être au top !
ES :
La formation dispensée à lENSP vous semble-t-elle adaptée à la réalité du
terrain. Comment évolue t-elle ou devrait-elle évoluer ?
Guy Vallet :
Jadore mon Ecole.
Mais, je constate que cette Ecole na pas dâme et je le regrette. Elle fait le
grand écart entre différentes professions et, par conséquent, elle souffre dun
manque de lisibilité et de reconnaissance, qui sont sources de dysfonctionnements. Le
fait quelle soit dirigée, non pas par un ancien élève, mais par un énarque ou un
médecin, ne facilite pas cette reconnaissance. Et puis au final, il me semblerait plus
cohérent de créer un corps unique des administrateurs du système de santé qui serait
ouvert aux diplômés du CNESSS, aux IASS et aux Directeurs dHôpitaux. Peut-être
une piste intéressante pour lavenir de nos Ecoles et de nos professions
Guy Vallet
parcours professionnel
Juriste de formation, il a
choisi la Fonction Publique Hospitalière et, passionné par le domaine, a rejoint
lENSP (promotion 74/76). Il débute sa carrière en tant que Directeur Adjoint
chargé des services économiques au Centre Hospitalier spécialisé de Pierrefeu dans le
Var. Il y apprend son métier, y découvre limportance de la mise en réseau dans le
domaine de la santé à une époque où la psychiatrie commence à souvrir vers
lextérieur.
En 1983, il devient
Directeur du Centre Hospitalier de Draguignan et participe à la construction dun
hôpital. Il y aborde un mode de gestion nouveau, plus collégial, et initie également
linformatisation et la comptabilité analytique. Membre du Conseil
dAdministration de la Fédération Hospitalière de France et Vice-Président du
Syndicat National des Cadres Hospitaliers, il anime aussi un groupe de travail sur la mise
en place du PMSI.
En 1989, il est nommé
Directeur Adjoint du CHU de Saint-Etienne et prend toute la mesure dun CHU dans ses
composantes universitaire et de recherche.
Retour dans le sud en 1991,
en tant que Directeur du Centre hospitalier de Cannes où il lance le premier projet
détablissement de cet hôpital aux volets multiples (immobilier, informatisation,
coût par pathologie
).
Il franchit un saut
quantitatif important en 1995 pour prendre la fonction de Directeur Général du CHU de
Rouen (10ème CHU de France par la taille 7000 agents, 1500 médecins).
Guy Vallet a également
été secrétaire général et porte-parole de la conférence des Directeurs Généraux de
CHU. Jusquen décembre 2001, il a assuré la présidence de lAssociation
Nationale de la Formation Hospitalière (ANFH). |
LAP-HM : CHRU
de la région PACA En résumé :
Une mission de service
public : soin, prévention, enseignement et recherche :
- réception des urgences
24h/24
- plateau technique de
pointe
- une recherche clinique
dynamique- 934 422 consultations,
162 848 urgences, 124 896 hospitalisations (données 2000)
4 établissements
hospitaliers : Hôpital Nord, Hôpital de la Conception, Hôpitaux de la Timone,
Hôpitaux Sud
- un potentiel de 4000 lits
et places
- un hôpital spécialisé
pour les enfants
- un pavillon mère-enfants
et urgences
16 000 agents dont
3500 médecins et près de 150 professions différentes : personnel non médical
(agents administratifs, agents soignants et éducatifs, agents médico-techniques, agents
techniques) et médical (professeurs des universités, praticiens hospitaliers, maîtres
de conférences des Universités, praticiens hospitaliers, chefs de cliniques, assistants
des Hôpitaux, praticiens hospitaliers, attachés, résidents, internes, étudiants en
médecine
) Etablissement public de
santé lAP-HM est administrée par un Conseil dAdministration présidé par le
Maire de Marseille. Le Directeur Général en exécute les décisions après consultation
de divers organes consultatifs : la Commission Médicale dEtablissement (CME),
la Commission Centrale des Services de Soins Infirmiers (CCSSI), le Comité Technique dEtablissement (CTE), le CHSCT. Lorganisation du système de la région
relève de lA.R.H.-P.A.C.A. |
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