Numéro 56
Interview
Yannick Dhaene

 

Yannick Dhaene,
Chef de la Branche Développement, Communication et Recherche de l'AISS

Interview et reportage G. Arcéga et N. Nowara

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Yannick Dhaene est bien connu dans l'Institution sécurité sociale, et dans toute l'Institution, puisqu'il a été 10 ans Directeur du CNESSS, lieu de rencontre inter branches et inter régimes par excellence. Sous son impulsion, l'Ecole a vu son influence et son prestige grandir, et a proposé une offre de formation de plus en plus nombreuse et diversifiée. Il a au passage lancé l'ADECRI, qui assure des missions d'aide à l'étranger, et mis en œuvre le prestigieux Comité de rédaction de la revue REGARD, où siègent notamment Michel Lagrave et Rollande Ruellan, tous deux anciennement directeurs de la sécurité sociale, ainsi que Jean François Chadelat, actuellement directeur du fonds CMU. Yannick Dhaene est d'ailleurs toujours membre de ce Comité, dans lequel il apporte ses connaissances et son réseau international.
Il est aussi connu d'Elan Social, puisqu'il a été la première personnalité interviewée dans le numéro 1, il y a de cela un certain temps.
Il est connu pour son investissement dans le domaine international, notamment en Chine, et bien sûr en Afrique, ou le Cnesss parraine un centre de formation inter-pays africains en Côte d'ivoire.
Ce qui devait arriver est donc arrivé, et cet ancien élève de la 11ème promotion a fini par débarquer au BIT, puis, aujourd'hui, à un poste de premier rang à l'Association internationale de sécurité sociale, où il est un des deux "directeurs de branche", directement sous les ordres du Secrétaire général, dont la fonction est, quant à elle, élective. A l'AISS comme dans les ministères, le titre de "directeur" est moins important que celui de "chef de service", c'est celui de " Chief of Branche" qui est donc attaché à la fonction, l'autre branche étant celle des "Etudes et opérations", dont le responsable est un Canadien , Mr Warren R. McGilivray. L'AISS est dirigée par un Secrétaire général,de nationalité américaine Mr Dalmer D. Hoskins, entouré d'un Comité exécutif.

C'est bien sûr un honneur pour l'Ecole et pour ses anciens élèves, mais également pour notre pays, car il n'était pas habituel que des Français occupent des postes de ce niveau à l'Association.

Située au sein des locaux du Bureau International du travail, dans un immeuble conséquent de style 1970’s, l’Association Internationale de la Sécurité Sociale siège à Genève en Suisse, au même titre que toutes les grandes organisations internationales.

L’Association Internationale de la Sécurité Sociale, fondée en 1927, est unique dans le monde des organisations internationales car elle regroupe quelques 380 organisations membres et 145 pays qui, tous, collaborent étroitement à la poursuite d’un objectif commun : promouvoir la Sécurité Sociale et ses valeurs, ainsi que développer des actions de coopération au service de ses membres..

La France est, traditionnellement, un partenaire et un acteur privilégié de l’AISS. Elle est un des huit plus gros contributeurs de l’organisation, assurant ainsi un financement pérenne qui lui permet de mener son action sereinement.


ES :
Tu as une carrière plutôt atypique dans le milieu de la Sécurité Sociale française; comment après avoir été successivement directeur de Caf, puis directeur du CNESSS arrive t’on à l’un des postes de direction de cette organisation internationale ?

Y. Dhaene :
J’ai en effet assuré la direction de la Caf de Chambéry, avant de prendre la direction du CNESSS. J’ai occupé ce poste de directeur du CNESSS pendant 10 ans. Ce fut une mission très belle, que j’ai eu à conduire au sein de cette école, néanmoins il convenait de trouver une perspective de carrière nouvelle. A mon sens il est en effet malsain pour les autres et pour soi de rester plus de 10 ans dans une fonction. Alors que j’étais en pleine réflexion sur mes projets d’avenir, le Bureau International du travail (BIT) m’a contacté. J’étais connu du BIT pour avoir déjà effectué des missions ou des expertises en Chine et en Afrique pour eux par le passé. Il fallait recruter quelqu’un au sein de la Direction des Ressources Humaines afin de reprendre en charge le système d’assurance santé de cette organisation internationale. C’est en effet un système particulier, complètement autonome qui assure le personnel du BIT mais aussi celui de l’Union internationale des Télécom (UIT). Ce système fait tout, de la levée des cotisations jusqu’au paiement des prestations. Il fonctionne donc comme une vraie caisse professionnelle. J’ai accepté le poste avec l’idée d’occuper cette fonction un temps mais pas trop. Le hasard a fait que le secrétaire général de l’Association internationale de Sécurité Sociale, M. Hotskins, souhaitait développer son équipe et créer une nouvelle branche qualifiée de DCR (développement, communication et recherche). C’était une fonction qui nécessitait une bonne capacité de management mais aussi une appréhension des questions relatives à la Protection Sociale. Cette opportunité s’est présentée à moi à l’été 2001. Au delà de l’évolution positive de carrière que cela représentait il s’agissait aussi en quelque sorte d’un retour dans ma famille professionnelle d’origine. Cela me permettait aussi de continuer ce que j’avais fait au CNESSS où j’avais développé les programmes de recherche et les colloques. C’est un poste qui m’honore, il s’agit en effet d’un des deux postes de directions de l’AISS, sachant que le secrétaire général quant à lui est élu.

ES :
Quel est le contenu exact de ce poste?

Y. Dhaene :
J’ai en charge l’ensemble de la communication interne et externe de l’Organisation, notamment la gestion du site Internet. Je dispose également de tout le pôle recherche. C’est à mon sens capital. La recherche est le fondement de l’action pour l’AISS. Avant de décider dans des domaines comme les notres, il faut en effet analyser tous les aspects de la question et les différents paramètres. Actuellement nous avons trois secteurs de recherche : l’évolution des système de sécurité sociale dans le cadre d’une société de longue vie et sous l’angle de l’égalité hommes/femmes, les tendances en matière d’invalidité et leurs répercussions sur les systèmes vieillesse, le soutien de l’AISS aux pays en développement dans leurs démarches de recherche. Concernant ce dernier pôle de recherche nous avons pu faire effectuer des monographies dans un certain nombre de pays en développement comme la Tunisie, la Bulgarie, la Roumanie, l’Inde, le Ghana et qui furent autant d’expérience de recherche réussies. Je pense aux îles de Barbades notamment. Dans ces îles des Caraïbes, alors que le gouvernement souhaitait réformer les retraites, une étude sur la société a été présentée au premier ministre par l’Institution nationale de sécurité sociale du pays que nous soutenions. Le gouvernement a finalement modifié sa politique en fonction de cette recherche.

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Le grand Hall du BIT

ES:
Le risque de l’AISS n'est-il pas de dériver vers un simple lobbying d'action anti-libérale ?

Y. Dhaene :
L’AISS s’est toujours voulue objective. L’AISS est une organisation à but non lucratif regroupant, dans les différents pays du monde, des institutions et des organismes gestionnaires de toutes les formes de protection sociale de nature obligatoire. Nous avons en effet en notre sein des pays de système bismarckiens, des systèmes universels et de plus en plus des gestions privées partie prenante au système national de leur pays. Ces pays à gestion privée ont posé problème au début. Ils ont été mis en place dans les pays d’Amérique latine il y a une vingtaine d’année. Cela a donné lieu pour nous à une réflexion de fond, fallait il accepter à l’AISS ces assureurs privés? La réponse a été tranchée positivement. Cela me semble naturel qu’on ait fait ce choix car quand on parle de protection sociale, selon le pays, on ne parle pas de la même chose.

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Yannick Dhaene avec Mr Dalmer D. Hoskins, Secrétaire Général, en train de feuilleter Elan Social

ES :  
Même si protection sociale ne signifie pas la même chose partout, n’y a t’il pas tout de même une position idéologique de l’AISS, qui participe d'une pensée unique plus ou moins altermondialiste?

Y. Dhaene :
L’AISS ne peut ni ne veut avoir une position idéologique car elle veut rester un carrefour d’échanges entre membres. Cela ne lui interdit pas d’avoir des idées et surtout de s’appuyer sur certaines valeurs. Nous avons en effet un corpus de valeur, cela représente avant tout une ligne à ne pas franchir. Dans la période récente l’Association s’appuie principalement sur son programme " Initiative de l’AISS " pour promouvoir ces valeurs. Lancé lors de la conférence internationale de Rome de décembre 1999, le programme Initiative, qui vise une audience internationale de décideurs, de responsables d’institutions de protection sociale a pour objet de contribuer, tant au niveau national que mondial aux débats sur la Sécurité Sociale. Le sous titre du programme est " Pour une Sécurité Sociale plus forte ". Cette expression résume bien l’esprit de ce programme qui vise à attirer l’attention du public sur la sécurité qu’apporte la Sécurité Sociale aux individus, aux familles, aux collectivités et à la société dans son ensemble.

L’idée de Sécurité sociale a été dévoyée dans le débat depuis une quinzaine d’année. Certains ont maintenant tendance à mettre l’accent sur le poids économique que fait peser la sécurité sociale. L’opuscule lancé par la Banque Mondiale en 1994, "  Faire face à la crise du vieillissement " avait largement contribué à répandre cette idée. L’AISS se doit d’instituer un contre pieds à cela, de porter une parole vers le monde pour dire que la sécurité sociale n’a pas été crée pour réguler l’économie mais pour assurer la sécurité des personnes, des familles et des sociétés. Il faut garder présent à l’esprit que moins de 20% de la population mondiale est correctement couverte par la Sécurité Sociale et que 50% de la population mondiale n’a rien. Lors de la prochaine Assemblée Générale de l’AISS qui se réunira à Pékin en septembre 2004 on devrait faire un point sur les résultat de ce programme.

ES :  
Il semble pourtant qu’en France notamment, ce soit le discours contraire qui domine. La pensée unique qu'on délivre affirme plutôt au contraire que tous les investissements sociaux sont louables et légitimes, dès lors qu'ils intéressent le domaine sanitaire par exemple, même si l'abondance d'offre et la surconsommation de soins ont plutôt des effets économiques délétères.

Y. Dhaene :
L’AISS est tenue de tenir un discours pour le monde entier. La France a son point de vue, de même que les autres pays développés. D’ailleurs au sein même des pays développés on trouve une multitude de points de vue, radicalement différents. L’évolution de fonds concernant certains pays est d’ailleurs de penser que la Sécurité Sociale, c’était bien au 19° et au 20° siècle, mais que maintenant c’est une idée dépassée, qu’il faut dépoussiérer mais surtout remettre en cause. L’AISS a donc pris la décision de lancer ce programme Initiative car ses membres pensaient qu’il y a une réelle menace sur la sécurité sociale, c’est le fondement même de ce programme. A Pékin en septembre, des messages forts seront donnés : la sécurité sociale est un facteur déterminant de la croissance économique car elle signifie stabilité et compétitivité, le secteur de la santé est un des plus gros employeurs dans les pays, la sécurité sociale est essentielle à la cohésion et à la justice sociale, la solidarité doit être fondée sur une participation obligatoire. L’avenir nous dira si l’action de l’AISS a porté ses fruits.

Visite des locaux

L'immeuble du BIT, qui abrite l'AISS, se situe à Genève, dans les quartiers des bâtiments internationaux, où les espaces verts sont nombreux. C'est un grand bâtiment de couleur granite, avec des fenêtres régulières. Le style a un peu vieilli, et donne beaucoup dans le genre monumental des années 70, avec un dallage de pierre plus ou moins polie. La décoration et la statuaire ont des airs un peu soviétique de la grande époque. Tout cela a fini par prendre un côté kisch et donne une dégaine presque attendrissante aux travailleurs pétrifiés dans l'effort ou la fatigue, qui montent la garde dans les jardins et devant les entrées. Le grand hall soutenu par d'énormes piliers immaculés, ne manque pas d'allure, et donne, comme le restaurant attenant, sur une pelouse fermée par une grande haie d'arbres. De l'autre côté de ce hall, un autre hall plus "intime" si l'on peut dire, soutenu par de massives colonnes, conduit à la grande bibliothèque, et s'orne de fresques ou de portraits des anciens directeurs du BIT.

 

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Le travailleur, gardien du BIT


Yannick DHAENE : un parcours exemplaire
  • 1971 : Maîtrise de droit privé mention très bien à l’Université de Lille
  • 1973 : Obtention du titre d’ancien élève du CNESSS, il est le vice-major de la 11° promotion
  • 1973/1989 : Il commence sa carrière à la CRAM Nord-Picardie avant de devenir Directeur des Etudes du CNESSS en 1976, poste qu’il occupe pendant 2 ans. En 1978 il est nommé Directeur Adjoint de la CPAM de Valenciennes avant de prendre la direction de la Caf de la Savoie en 1982.
  • 1989/1999 : Directeur du CNESSS
  • 1995 : Délégué général de l’ADECRI
  • 1999/2001 : Secrétaire exécutif de la Caisse d’Assurance Santé des Personnels BIT/UIT et responsable de la Branche "  Prestations Sociales " au sein de la Direction du Personnel au BIT
  • Depuis 2001 : Responsable de la branche Développement, Recherche et communications de l’AISS

Yannick Dhaene est Officier dans l’ordre national du mérite, Chevalier dans l’ordre national de la légion d’honneur, Chevalier dans l’ordre du mérite agricole.


Qu’est ce que l’AISS ?

L’Association internationale de la Sécurité Sociale a été fondée en 1927. C’est une organisation internationale à but non lucratif regroupant, dans les différents pays du monde, essentiellement des institutions et organismes gestionnaires de toutes les formes de protection sociale de nature obligatoire qui, en vertu des législations ou des pratiques nationales font partie intégrante des systèmes de sécurité sociale de ces pays.

L’AISS regroupe plus de 380 organisations membres dans quelques 150 pays.

Les trois principaux organes statutaires de l’AISS sont : l’Assemblée générale, qui se réunit tous les trois ans et au sein de laquelle sont représentés directement tous les membres de l’AISS, le Conseil qui constitue le collège électoral de l’association et le Bureau qui constitue l’instance administrative qui se réunit au moins une fois par an.

L’AISS a pour objectif de coopérer, sur le plan international, à la promotion et au développement de la sécurité sociale dans le monde entier, essentiellement par son perfectionnement technique et administratif, afin d’améliorer la situation sociale et économique de la population sur la base de la justice sociale.

Les moyens d’actions de l’AISS sont les réunions et conférences internationales et régionales qu’elle organise, ses publications, véritables recueils d’informations sur la sécurité sociale qu’elle diffuse à travers le monde, ses programmes de formations générales et spécialisées ainsi que sa coopération avec d’autres organisations régionales ou internationales oeuvrant dans le domaine de la sécurité sociale.


Retrouvez l’AISS et notamment les détails du programme initiative sur le site : www.issa.int

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