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Numéro 57-58
Interview
Hubert Allemand
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Interview Express
Hubert Allemand,
Médecin Conseil National
"Il ne peut y avoir réellement une protocolisation, un contrat entre le patient, le médecin et nous, que s'il y a coordination des soins"
Interview express de Hubert Allemand, Médecin conseil national, titre d'importance, et responsabilité de même, celle de permettre à l'Assurance maladie de prétendre qu'elle sait de quoi elle parle quand elle parle de médecine. Notre MCN est réputé pour son agilité intellectuelle, ce qui pouvait à l'occasion faire des étincelles quand il officiait en compagnie de Gilles Johanet. Lors d'un colloque organisé par l'Association des directeurs à Toulon, les deux personnalités, inconsidérément mises en liberté sur une tribune, se sont un moment laisser emporter dans une sorte de surenchère oratoire, tant et si bien que le parterre de modestes directeurs ayant, dans leur majorité, perdu pied depuis longtemps, on a pu voir l'étonnant spectacle du directeur de la cnamts et de son médecin conseil national, soliloquer quelque peu à des niveaux conceptuels par instants très légèrement éthérés. Mais enfin, un colloque où on pense, c'est ma foi assez peu répandu, et au fond, un colloque, c'est peut-être fait pour cela.
Or donc revenons au jour de la création des URCAM. Hubert Allemand ne peut pas le dire trop clairement, mais les URCAM en question ont paraît-il en ce temps là, fait preuve d'une certaine indépendance, soit que le directeur de la CNAMTS de l'époque, revenu sur les lieux du crime quelques années après le lancement de la gestion du risque version "Nous demain", considérait les susdits organismes comme de drôle de rejetons du plan Juppé dont il ne savait trop que faire, soit que les intéressés simaginaient déjà investis d'une mission régionale d'inspiration supérieure issue d'un de leurs penseurs. En tout état de cause, le message d'une nouvelle approche de la gestion du risque, sublimée de santé publique et de prévention, n'était ni tout à fait celui de la caisse nationale, ni tout à fait autre. Le résultat en a été une certaine imprécision doctrinale, qui a entraîné un vif coup de barre national quelques années plus tard, sur un cap intitulé "contrôler autrement".
L'autre message un peu confus sorti de cette période non moins confuse, a été celui portant sur l'intérêt qu'il y a gérer des ALD, qui permettent il est vrai une protocolisation des bonnes pratiques dûment contractualisé dans un PIRES, ALD qui en même temps, ont connu ces dernières années, une embellie financière préoccupante.
Dans ce numéro d'ELAN SOCIAL consacré à la réforme de l'Assurance maladie, on ne pouvait que se livrer à un exercice frustrant, celui de faire subir au Médecin conseil national, une grande interview qui n'en est pas une, puisqu'on s'est limité aux problèmes du risque, laissant provisoirement de côté tout le management des Echelons médicaux. Autant dire que ce n'est que partie remise
Interview : Gérard Arcéga
E.S. :
Gilles Johanet avait, en son temps, mobilisé le réseau sur la gestion du risque, dans laquelle directeurs et médecins chef investissaient en commun en s'appuyant sur les PLAC (Protocoles locaux d'action concertée). Avec l'apparition des URCAM, on a expliqué aux Caisses que la "GDR" devait désormais se pratiquer d'abord avec des actions de prévention et de santé publique. Comment en est-on arrivé là ?
Hubert Allemand :
La Cnamts, le service médical national ont toujours privilégié une approche systémique, en s'appuyant sur tous les leviers à notre disposition (analyses, contrôles, interventions
), des leviers qui se sont beaucoup enrichis ces dernières années : nous disposons maintenant de plus de 120 produits concernant la régulation! Cela a été dit dans la Circulaire de 1998. Les actions dites "AIP" ont été gardées, renforcées, au point que nous sommes actuellement certifiés dans ce domaine ainsi que sur laccueil des assurés, ce qui s'est fait grâce à un travail considérable depuis trois ans. C'est notre première mission avec toute sa noblesse : faire valoir les droits des assurés de manière harmonisée sur tout le territoire français conformément à la réglementation.
Sont apparues les URCAM et les ARH. L'autre champ, celui des "ASP", s'est ouvert. Nous ne sommes pas des "contemplatifs", nous sommes acteurs de la régulation. On ne s'en tient pas aux grandes études lancées en son temps par Claude Béraud. Derrière l'observation, l'analyse et le contrôle, il y a laction.
Seule lintervention est un facteur de régulation. Nos interventions relèvent du contrôle individuel, à travers les voies contentieuses, ou collectif, en s'appuyant sur les colloques confraternels, les relations contractuelles, voire aussi les demandes de modifications réglementaires.
Avec les outils dont nous disposons maintenant, notamment les bases de données, nous pouvons intervenir de façon beaucoup plus efficiente. Nous avions les bases « médicaments » et « biologie », avec la CCAM, peu de choses doivent nous échapper. Nous allons disposer d'outils extrêmement puissants, permettant une connaissance fine des pratiques.
Cela dit, ce message, à l'époque de l'apparition des URCAM, comment l'a-t-on entendu, comment a-t-il été interprété ? La Cnamts n'a jamais souhaité qu'on se disperse dans trop d'actions qui ont alors moins d'efficacité et de visibilité, et s'est parfois émue des longues listes d'actions engagées par certaines URCAM. Lorsquelle a lancé le programme « contrôler autrement », le message était clair : il fallait agir avec tous nos leviers daction.
E.S. :
Au vu de la situation financière de l'Institution aujourd'hui, peut-on dire que nous avons des résultats ?
Hubert Allemand :
Mais où en serait-on si on navait rien fait ? ! Qui peut le dire ? Nous sommes intervenus fortement dans de nombreux domaines pour modifier les pratiques et lorganisation des soins : sur le diabète, lhypertension artérielle, la radiothérapie, la chirurgie de l'obésité, linsuffisance rénale chronique
Les résultats, fruits dun travail national et régional, sont reconnus et appréciés, y compris par les professions médicales.
Par ailleurs, quel champ véritable de négociation nous reste-t-il ? Il n' y a pas si longtemps, on nous a expliqué que le domaine des médicaments était aussi et d'abord celui de l'Etat. La Cnamts, dans le domaine qui est le sien, exploite au maximum ses capacités de négociation avec comme leviers daction des contrats médicalisés et des revalorisations dhonoraires liés à une amélioration de la qualité des pratiques et de lorganisation des soins.
E.S. :
Les ALD ont beaucoup augmenté. Est-ce seulement une difficulté financière, ou bien aussi une opportunité de protocoliser une démarche de bons soins ?
Hubert Allemand :
D'abord, il y a "ALD" et "ALD". Elles sont très différentes, en terme d'appréhension, et donc en terme de régulation. Observons d'abord les critères d'entrée : on observe 1% de refus sur les cancers, 16% en rumathologie, 30% en polypathologie ; cela veut dire qu'on régule à cette hauteur ! Certaines pathologies se protocolisent, comme le diabète, d'autres moins. Au demeurant, en bonne médecine, ce n'est pas la première prise en charge diagnostique et thérapeutique qu'on peut intelligemment protocoliser, mais le suivi. Pour chaque ALD, les leviers de régulation doivent être adaptés. Une approche standardisée, identique pour toutes les ALD, paraît révolue.
Sans doute faut-il revoir le champ des ALD et les critères dadmission. Par exemple les hypertensions artérielles peuvent être traitées avec des médicaments peu coûteux, ces derniers devant être réservés aux HTA sévères, qui sont la minorité. Or, au prétexte qu'on est en ALD, on constate que les prescripteurs passent immédiatement à des traitements coûteux. Dans de nombreux cas, nous pourrions protocoliser des traitements moins onéreux.
E.S. :
Mais si l'assuré va consulter ailleurs pour avoir ce qu'il veut, que fait-on ? Peut-on préconiser des protocoles de soins opposables tant que la possibilité de nomadiser existe ?
Hubert Allemand :
Effectivement, il ne peut y avoir réellement une protocolisation, un contrat entre le patient, le médecin et nous, que s'il y a coordination des soins. Cette question est au cur dune véritable régulation des ALD pour lavenir. Ou faudra-til envisager que le patient détienne toujours son PIRES sur lui pour faire valoir ses droits au cas par cas ?
E.S. :
Le PIRES dans la poche du patient, comme le dossier médical sur la carte Vitale, consacrerait la possibilité de nomadiser. Ne pensez-vous pas qu'on pourrait protocoliser et coordonner, au moins une partie des soins dans le cadre d'un secteur conventionnel privilégié, pour les assurés qui en accepteraient contractuellement la contrainte - celle d'une structure référente - et l'avantage - celui d'une prise en charge intégrale et gratuite - tout en laissant un reliquat de remboursement à ceux qui consulteraient dans un secteur libre ?
Hubert Allemand :
Certes, il est vrai, comme vous le dites, que dans ce cas il vaudrait mieux garder un reliquat de remboursement à ceux qui ne contractualiseraient pas, et préfèreraient un secteur libre. Mais, si on soriente vers un tel dispositif, j'ai une grande inquiétude, celle de voir les meilleurs professionnels de santé s'installer uniquement dans un secteur à liberté tarifaire. Il faudrait, parallèlement, au moins limiter les espaces de liberté tarifaire.
E.S. :
Si on propose des avantages substantiels aux assurés, et des rémunérations correctes aux professionnels, ce n'est pas sûr, car les assureurs complémentaires feront réellement, dans leur secteur, de la gestion du risque, ce qui sera moins confortable pour les professionnels de santé. D'autre part, des médecins peuvent se partager entre les deux clientèles, et beaucoup sont prêt à faire une médecine de qualité dès lors qu'on donne décemment du temps et de l'argent. A ce propos d'ailleurs, n'a-t-on pas désespéré les professionnels qui auraient du être nos partenaires privilégiés, les généralistes référents, et tous les médecins secteur 1 ?
Hubert Allemand :
D'une façon générale, il est vrai que la contrainte conduit à des comportements plus vertueux. Si on prend l'exemple des greffes d'organes, qui sont en quelque sorte "naturellement rationnées", que constate-ton ? Les professionnels de ce secteur sont parmi les meilleurs, les structures sont accréditées, les protocoles sont respectés, l'évaluation et la transparence existent, et l'accès aux soins est parfaitement équitable, avec des listes d'attente organisées, sans possibilité d'intervention par l'argent ou ses connaissances, le tout avec une grande économie de moyens. Ne peut-on pas étendre ce modèle à dautres domaines ?
S'agissant des médecins secteur un, et de leur mouvement actuel, je crois qu'on subit surtout les conséquences dune crise culturelle des professions médicales (effet 35 h et qualité de vie
), et que les spécialistes ont pris conscience des fantastiques inégalités de revenus qu'il y a entre eux.
E.S. :
Quand on entend les professionnels réclamer la maîtrise médicalisée, qui les emprisonnerait entre l'enclume du codage et le marteau des RMO, ne peut-on s'étonner un peu? La CCAM et tous les autres outils ne vont-ils pas exagérément tout mettre en processus ?
Hubert Allemand :
La maîtrise médicalisée version 1993 était "négative", il s'agissait de repérer ceux qui ne "font pas comme il faut", les actes inutiles ou dangereux. Aujourd'hui, nous disposons d'outils performants d'aide à la qualité. On peut transmettre aux professionnels les recommandations de bonnes pratiques et les reflets de leur pratique collective. Ces derniers, interpellés par l'observation des écarts, peuvent ainsi modifier favorablement leur pratique. Des professionnels de santé responsables doivent :
1) définir leur pratique (éventuellement avec laide dagences),
2) sautoréguler pour respecter ce quils ont eux-mêmes défini,
3) rendre compte de leur pratique à la société qui doit pouvoir décider ce qui relève de la prise en charge collective,
4) accepter un contrôle externe. Nous pouvons les aider sur les points 2 et 3 ; le point 4 est une mission de service public confiée au service médical par la loi.
D'autres outils de pur contrôle peuvent être modernisés, par exemple en utilisant l'entente préalable de manière sélective et transitoire pour les surprescripteurs d'arrêts de travail. On a mal utilisé cet outil qui peut être précieux pour mettre « sous surveillance » des prescripteurs qui abuseraient et ne respecteraient pas le fait que tout notre système de soins est dabord fondé sur la confiance.