Numéro 57-58
Dossier " Réforme de l'assurance maladie"
Pour une réforme référente

par Gérard Arcéga

 

Un constant inquiétant

La France est classée première pour son système de soins par l'OMS. Les professionnels de santé de notre pays sont réputés, les établissements sont nombreux et bien équipés. Les Dirigeants d'hôpitaux sont sélectionnés et formés par une école renommée, l'ENSP (Ecole nationale de santé publique), tandis que la majorité des équipes de direction des caisses d'assurance maladie de la plupart des grands régimes sont pour leur part, sélectionnés et formés par une autre grande école, le CNESSS (Centre national d’études supérieures de sécurité sociale). Quant aux responsables des Ministères, ils sont pour le plus grand nombre issus de l'ENA (Ecole nationale d'administration). Enfin les administrateurs des caisses sont, pour la plus grande majorité d’entre eux, et pour tous les Régimes, des « militants de la sécu », sincères et dévoués à l’Institution.

Tant du côté des acteurs du système de soins, que des gestionnaires de caisses ou des administrateurs comme de l'Etat, les hommes sont de qualité. Les médecins s’honorent de respecter le code de déontologie. Les gestionnaires de la Sécurité sociale comme les hauts fonctionnaires qui assurent la tutelle, sont attachés à l'éthique du service public, qui fait leur fierté, et les motivent dans leur action de tous les jours.

Pourtant, les performances du système de soins sont de plus en plus discutées, la couverture sociale de moins en moins efficace, et ses coûts sont de plus en plus importants.

Les hommes sont de qualités, mais le système est devenu chaotique, et ceux qui l'animent, tant du côté des professionnels de santé que de celui des organismes sociaux, sont désespérés.

S'agissant des indicateurs de qualité, ils sont fort inquiétants. Le classement de l'Organisation mondiale de la santé est un arbre d'agrément qui cache une forêt de grandes difficultés. Outre son caractère parfois surprenant (des pays jugés en France comme très peu performants, comme l'Italie, sont très bien classés, et d'autres, considérés comme tout à fait corrects, sont étrangement relégués à des places inattendues) les critères très technocratiques du classement de l'OMS portent essentiellement sur la quantité des investissements et leur efficience. A cette aune là effectivement, étant donné les milliards d'Euros que la France injecte dans un système dont chaque unité prise séparément est le plus souvent moderne et opérationnelle, on ne peut qu'être bien classé. Mais si on changeait le thermomètre, en prenant par exemple des indicateurs de résultats et de conformités aux protocoles de soins, les choses seraient peut-être différentes.

Comme le dit un haut fonctionnaire au sein du Haut comité, « le classement de l’OMS est à prendre avec des pincettes ».

Comment peut-on faire, avec tant de talents individuels, un tel gâchis collectif ?

Le bilan est sévère : pour ce qui concerne le système de soins, rappelons en effet que nous sommes champions du monde de prescription abusive, notamment, de psychotropes de somnifères, et même de Subutex, mais aussi d’antibiotiques, au point que les souches bactériennes résistantes devraient être elles aussi, inscrites au hit parade de l'OMS. Le déclassement récent de centaines de médicaments pour cause de "Service rendu médical insuffisant ou nul" s'ajoute à la liste, sans parler des maladies nosocomiales de plus en plus nombreuses, et des hôpitaux de proximité qui sont dans l’incapacité d’assurer une couverture sanitaire conforme aux standards actuels.

Constater cet état de fait ne stigmatise pas forcément les médecins, les autres professionnels de santé ou les personnels hospitaliers, qui subissent aussi cette situation, mais met en lumière un système qui favorise le laxisme. En l'état actuel des choses, en médecine de ville, un médecin qui prescrit raisonnablement des médicaments ou des arrêts de travail, risque d’abord d'envoyer ses patients directement dans le cabinet d'un concurrent, et les assurés qui essaient de ne pas trop gaspiller l’argent commun économisent au profit du voisin qui abuse. Les libertés absolues de s'installer, de prescrire et de consulter interdisent tout comportement civique. Cette liberté sans contrepartie, spécifiquement française, entraîne automatiquement une surenchère à la consommation des médicaments, mais aussi des consultations, qui, trop nombreuses sont donc mal rémunérées, ce qui entraîne en retour des temps de consultation raccourcis, peu propices à une écoute qui permettrait peut-être de ne pas réduire le plus souvent les soucis des patients à un simple problème de prescription médicamenteuses.

La liberté absolue pour les individus ne peut pas exister dans une communauté, elle est socialement mortifère, et ne génère à termes que des déceptions et des cotisations supplémentaires. Mais de plus, elle fait de tous ceux qui ont un comportement civique, les « héroïques dindons de la farce ». La vraie liberté est celle qui consiste à négocier des droits et des obligations réciproques avec autrui.

 

Les « DDO » (Dépenses Dédiées Obligatoires)

Les médecins ont la liberté absolue de s’installer, et de prescrire, garantie par le code de déontologie, et surveillée par l’Ordre. Les assurés bénéficient de la liberté absolue de consulter, défendue par les syndicats de salariés. Les caisses ont un devoir : rembourser, assorti de l’injonction de contrôler ce qui est difficilement contrôlable, c'est-à-dire la réalité d’une maladie : c’est comme si on demandait à des gendarmes de « réprimer les abus » en l’absence de tout code de la route.

Une telle organisation a été bénéfique à sa création, car alors la conjonction d’un financement socialisé et les progrès de la médecine ont eu effet vertueux. Mais il y avait en ce temps là, moins de médecins, les assurés allaient rarement voir directement un spécialiste, on était pas encore dans une société de « consommation », et donc on ne « consommait » pas du soins et du médicament comme un autre produit. Avec le temps, dans le contexte actuel, ce système de droits et d’obligation déséquilibré est devenu très difficile à gérer, il ne peut que mettre l’assureur en faillite permanente. Il se résume à une organisation dans laquelle toute le monde se sert sans aucune obligation en contrepartie, en l’absence de relation contractualisée.

De plus, l'offre de soins, dont on cherche à nous convaincre chaque jour dans les médias depuis quelques temps qu'elle n’est pas assez importante n’est-elle pas suffisante ? Le nombre de soignants par habitant est dans les ratios parmi les plus élevés du monde. Les derniers textes ont arrêté les critères qui permettraient de favoriser des installations de médecins dans des lieux supposés en avoir besoin. Après enquête dans toute la France, il s’avère qu’il n’a guère été possible de trouver beaucoup d’endroits susceptibles de bénéficier de ces mesures. Il est inutile de chercher quelle offre idéale doit répondre à ce qu'on appelle "la demande". La santé est un bien trop précieux, et si, de surcroît, les soins sont remboursés, alors la demande est infinie, et l’offre éternellement insuffisante.

S'agissant des établissements de soins, nous avons selon M. Kervasdoué, ancien directeur des hôpitaux, tout confondu plus de 4000, établissements, contre un millier dans des pays voisins de taille comparable. L’entretien du système de santé, que certains on comparé à une sorte de "sidérurgie sanitaire", ne produit plus richesse réelle quand ce système devient pléthorique et donc bureaucratisé. Il coûte des prélèvements massifs, et reste probablement une des causes essentielle du surcroît structurel de chômage que nous connaissons depuis des décennies. Car si les structures sanitaires créent évidement des emplois, encore faudrait-il qu’ils soient vraiment tous nécessaires sur le plan sanitaire, et économiquement utiles, car ils sont, dans les faits, subventionnés par l’Assurance maladie. Quand ces investissements ne sont pas opportuns ou disproportionnés, cela veut dire qu’une part très importante de la richesse nationale est d’autorité dédiée à une activité particulière, ce qui appauvrit d’autres secteurs qui pourraient être parfois plus utiles, mais aussi plus performants. C’est ce qu’on pourrait appeler les « Dépenses dédiées obligatoires », pendant exact des prélèvements obligatoires.

Le système se soins est régulièrement critiqué, ce qui entraîne une demande sans fin de moyens et d'effectifs supplémentaires, qui, déversés dans le tonneau des danaïdes d'une inorganisation sanitaire, console un peu les acteurs sur le moment mais se noient très vite dans les méandres d’un Moloch financier.

En termes d’image, le « fonds de commerce compassionnel », de professions présumées humanitaires et généreuses, et de surcroît particulièrement télégéniques, rend difficile toute tentative de rationalisation des organisations et des pratiques, même si, dans ces professions, il y a aussi des rentes de situation. L’affaire de l’ARC aurait pourtant dû ouvrir les yeux, et au contraire conduire à surveiller d’autant plus étroitement les secteurs qu’ils se prétendent généreux, désintéressés et donc intouchables. Il est tellement facile de prétendre que des structures doivent être conservées au seul motif qu’elles soignent, qu’on peut aisément mais abusivement en faire son fond de commerce revendicatif.

Non seulement les système de soin réputés selon l’OMS comme étant « le premier dans le monde », selon des critères éminemment discutables, est donc aussi un système qui connaît bien des problèmes, mais le « meilleur système de protection sociale » du monde n’est pas toujours, lui non plus, à la hauteur de sa réputation. Il suffit pour s’en convaincre de relever une observation purement factuelle : la plupart des grands pays évolués offrent à toute leur population une médecine gratuite, certes un peu austère dans son exercice, mais de qualité suffisante pour que ces contrées étrangères se prévalent d’indicateurs de santé publique honorables, pour un coût bien inférieur au notre, et pour que leurs populations affichent une bonne santé au moins équivalente à celle des français. Or, la France a du inventer la CMU, puis la SUR-CMU, pudiquement baptisée « aide à la mutualisation, pour que les plus pauvres d’entre nous puissent accéder aux soins de ville, avec tous les effets pervers de seuil qu'on connaît.

Pour ce qui concerne la gestion des caisses, il a fallu attendre ces dernières années pour qu'on trouve les moyens de rembourser vite, de répondre au téléphone, d'accueillir convenablement ceux qu’on appelait, il n’y a pas si longtemps encore, les « assujettis sociaux ». Un management plus entreprenant, et les évolutions technologiques récentes ont permis ces progrès.

 

Copayer n'est pas cogérer

S'agissant de la couverture sociale, le maintien du paiement direct et d'un ticket prétendument modérateur pour satisfaire la rente de situation des assurances et des mutuelles complémentaires, ont fait des dégâts sociaux considérables, bien qu'on ait drapé ces acquis dans les plis vertueux de considérations ordinales ou sociales . C'est ainsi que le "meilleur système de protection sociale du monde" n'a jamais pu offrir une médecine de ville gratuite et facile d'accès à tous les assurés. Les plus fragiles d'entre eux ont alors pris l'habitude d'encombrer les urgences hospitalières, concourant ainsi aux difficultés actuelles, largement dues à des consultations qui n'ont pas de caractère d'urgence, si ce n'est sociale.

Ajoutons à cela que la cohabitation de deux rembourseurs sur une multiplicité de petits actes complique de façon inutile l'organisation du système, et a largement contribué à l'échec de toute tentative de régulation. La situation qui nous est faite d'être deux rembourseurs sur un paiement unique est Ubuesque. D'abord, elle paraît naturelle à tout le monde (alors qu'elle est rare, si ce n'est unique au monde), au prétexte qu'elle aiderait les finances de cette pauvre sécu percluse de déficit. C'est évidemment une apparence trompeuse : les cotisations payées aux mutuelles (qui pourraient être tout aussi bien payées à la sécurité sociale) constituent aussi un prélèvement quasi-obligatoire, en tout cas pour les contrats collectifs d'entreprises abondés par celles-ci, bénéficiant d'exonérations fiscales et sociales, et que ne choisissent pas individuellement les salariés. Elles sont de toute façon destinées, comme celles de l'Assurance maladie à des dépenses obligatoirement affectées à l'entretien du système de soins (les DDO), et cela au détriment d'investissements dans d'autres secteurs.

Ensuite, comme toutes les rentes de situations, cet état de fait est avantageux à court terme, mais périlleux à plus long terme, même et surtout pour ceux qui en bénéficient : les assureurs complémentaires, installés sur un fond de commerce parasitaire, ne font pas plus que les caisses de la gestion du risque et même plutôt moins, et perdent leur agressivité commerciale comme leur créativité.

Mais surtout, les gestionnaires complémentaires s'enfoncent de plus en plus dans une illusion de gestion d'emplois devenus quasiment fictifs : les Régimes obligatoires, en mesure désormais de calculer, notifier et même rembourser la part complémentaire grâce aux procédures informatiques dites "Noémie", ont rendu le travail des liquidateurs des mutuelles superflu, même si des dispositions complexes ont été prises pour conserver une façade de travail de remboursement, sans grand succès d'ailleurs, peu de mutuelles y ayant adhéré.

On peut comprendre que des Institutions au demeurant honorables n'entendent pas disparaître. L'ennui est que les modalités choisies pour continuer d'exister ne sont pas tenables à long terme, et surtout qu'elles compliquent le travail des personnels, qu'elles embrouillent la compréhension que peuvent en avoir les professionnels de santé, et qu'elles ont même, Ubu se conjuguant avec Kafka, saboté l'essai de médecin référent, pourtant voulu et soutenu par les deux grands assureurs à but non lucratif, Assurance maladie et mutuelles.

Ce système pérennise la double gestion d'un panier de soins percé qui sera toujours à l'avantage des gaspilleurs, qu'ils soient des assurés ou des professionnels de santé, et aucune gestion du risque sérieuse ne peut être entreprise avec deux assureurs qui cogèrent la même prestation. Enfin et surtout, cette organisation est source d'inégalité, puisqu'il a fallu, spécificité Française peu glorieuse, créer une CMU, puis une Sur CMU, qui prend de l'argent dans les budgets sociaux des caisses pour payer aux pauvres un peu moins pauvres une partie de cotisation d'assurance complémentaire (éventuellement chez un assureur privé), dont l'échec annoncé , pour ce qui concerne donc ce qu’on appelle « l’aide à la mutualisation » s'aggrave d'une sélectivité au profit des célibataires hypocondriaques.

Naturellement, ce ne sont pas les incantations proférées à propos de la nécessité de « gérer le risque en commun », ni les réclamations à propos d’échanges de données informatisées, qui vont permettre de gérer vraiment le risque avec au moins deux co-pilotes dans l’avion, sans compter l’Etat.

 

Un prélèvement obscur et indolore

Il faut observer de près l’organisation du prélèvement pour comprendre comment on peut prendre dans la poche des salariés des sommes énormes, tout en leur laissant l’impression que c’est une indispensable fatalité, et qu’au demeurant c’est soit disant leur employeur qui les paye.

Depuis l’origine des temps, les cotisations sont découpées en part dites « ouvrières » et « patronales », considérant que les deux acteurs économiques doivent participer au financement du système. Or, c’est bien d’une sorte de fiction qu’il s’agit, ou plus exactement d’une répartition quelque peu artificielle : en échange d’un travail, un employeur verse un salaire à son employé. Ce salaire est découpé en tranches : le salaire brut, le salaire net et les « charges ». Mais ce salaire - dans son intégralité - est bien versé en contrepartie d’une tâche effectuée, et il est - entièrement - une part « salariale » puisqu’elle est due à l’employé, ou entièrement une part « patronale » comme on voudra, puisqu’elle est versée par l’employeur. Simplement, les organismes sociaux en prélèvent une partie au passage, donc découpée en parts prétendument « ouvrière », et dite « patronale », pour financer des prestations qui seront versées ultérieurement, c’est ce qu’on appelle un « salaire différé ».

Cette répartition a fait croire pendant des décennies que les employeurs « cotisaient pour leurs salariés », alors qu’il s’agit bel et bien d’un détournement obligatoire de salaire, mais qui a l’immense avantage – et donc l’immense inconvénient - d’être, comme on dit dans les milieux spécialistes de la question « indolore ». Ce caractère « indolore » du prélèvement est ce qui doit être en premier lieu retenu, car il est la cause première de toutes les difficultés du moment.

Au commencement, c’était sans doute une excellente chose. On sait en effet que la solidarité n’est pas toujours un état forcément spontané chez l’être humain, et tout individu jeune, célibataire et bien portant, rechigne naturellement à cotiser pour ceux qui sont plus âgés, chargés de famille et malades. Le fait que les cotisations aient été supposées « patronales » pour leur part la plus importante pendant des années, a permis au départ d’imposer sans trop de récrimination leur caractère obligatoire, et donc a autorisé la mise en œuvre de la solidarité. Les petits ruisseaux des nombreux prélèvements font les grands fleuves d’argent qui permettent de financer un véritable progrès, transcendant ainsi ce que n’auraient pas pu permettre les économies d’individus isolés.

Sur plan économique, le « poids des charges sociales » comme on dit, a même des effets vertueux, car il conduit les entreprises à se moderniser pour économiser les charges salariales qui peuvent l’être, contribuant ainsi à faire faire le travail machinal à la machine, à investir, à innover, à être inventif plutôt qu’à vivre sur la rente de situation d’une main d’œuvre bon marché. Financer son bénéfice avec des bas salaires, c’est – au sens exact du terme – une politique de pays sous développé, qui ne compte que sur l’ardeur des petites mains humaines pour bâtir sa richesse. Cela peut constituer une chance de démarrage pour des pays en voie de développement, mais en France alléger les charges pour maintenir des emplois qui pourraient être mécanisés, serait une politique de régression.

Ce constat à toutefois ses limites, et, au-delà d’un certain montant de prélèvement, les effets vertueux sont remplacés par un cercle vicieux, surtout dans les entreprises de main d’œuvre. Si on prend l’exemple de l’alimentaire, la nécessité de réduire des effectifs coûteux dans les cuisines (aggravé par un principe de suprécaution hygiéniste proche du dogmatisme), conduit à fabriquer une nourriture de plus en plus industrialisée et aseptisée, non seulement dans les cantines de collectivités (où on ne pratique plus que la cuisine dite « d’assemblage »), mais même dans les restaurants (sauf dans le très haut de gamme bien sûr). Le résultat aujourd’hui est qu’on mange mieux dans un établissement Espagnol ou Italien : de l’effet des charges sociales trop lourdes sur la cuisine, car là non plus nous ne sommes peut-être plus les meilleurs du monde !

Quel est le niveau auquel le prélèvement devient insupportable ? Pour le savoir, il ne faut pas s’inquiéter de son taux comme on le fait de coutume, car alors on ne trouve pas de seuil mesurable, mais, par un subtil retournement dialectique, se tourner vers la dépense qu’il finance : si celle-ci n’est plus perçue comme légitime, parce qu’elle rémunère des rentes de situation et paye du gaspillage au lieu de financer l’intérêt public, alors le taux de prélèvement devient insupportable.

Ce système a présenté un autre avantage pour les gestionnaires qui est un inconvénient social grave, car il autorise bien des démagogies : pendant des décennies, il a en effet permis aux employeurs d’affirmer qu’ils étaient « écrasés de charges sociales » (alors que, s’ils sont « écrasés, c’est de "charges salariales "), et aux syndicats de salariés de demander toujours plus de moyens, d’effectifs et d’équipements, qu’on fera paraît-il payer aux entreprises, sans dire évidement, que toute augmentation des charges sociales est autant de progression du salaire net que les employés ne percevront pas. Ces discours seraient certainement beaucoup moins crédibles si les « charges » étaient déduites d’un salaire net.

L’ennui enfin, est qu’on a trouvé ce système bien pratique : de petits prélèvements indolores en cotisations plus ou moins visibles, de surcroît supposées payées par les employeurs, certains étant d’un pourcentage si infime qu’il n’inquiète guère, en tout cas au départ, on en est arrivé aujourd’hui à un véritable racket des salariés, qui n’en sont toujours pas conscients, et qui défilent même dans la rue pour qu’on continue de financer avec leur argent des équipement sanitaires inutiles voire dangereux. L’imagination des techniciens est sans borne pour trouver de nouveaux prélèvements plus ou moins indolores, ce qui est bien plus facile pour les Politiques que d’affronter les difficultés des nécessaires restructurations d’organismes sanitaires ou sociaux. Chacun sait qu'il est bien plus facile de trouver une nouvelle recette que de limiter une ancienne dépense. Cela est d’autant plus injuste que les hommes politiques qui acceptent de financer des revendications – en tirant un chèque à découvert sur l’Assurance maladie – sont généralement beaucoup plus populaires et félicités, que ceux qui tentent de mettre un peu de rigueur, quelle que soit leur tendance.

Or, il n’y a pas que la Sécu qui est ainsi financée : il faut y ajouter le chômage, les retraites obligatoires bien que seulement « complémentaires », les mutuelles collectives, dont on prétend ensuite qu’elles sont « librement choisies par les individus », ce qui n’est donc évidemment pas le cas dans le cas des contrats collectifs d’entreprise, les divers fonds de formations ou de solidarité particuliers, sans parler de l’extraordinaire « CRDS » (cotisation pour la réduction de la dette sociale), car le salarié moyen est non seulement pressuré, il est de plus obligatoirement endetté. Encore cela n’est-il que la partie visible du prélèvement car il en existe de toute sorte qui s’opèrent avant la fiche de paye, et n’apparaissent pas sur elle, pour financer des formations, des tickets restaurants, des Comités d’entreprise et autres inventions supposées être au bénéfice des salariés, qui le sont d’ailleurs, mais financés par lui grâce à son travail, et non par son employeur, et en tout cas sans son assentiment.

Le fait d’afficher sur la fiche de paye les parts dites « patronales », phénomène relativement récent, n’a évidemment pas eu beaucoup d’effet : pour le salarié, c’est toujours pour lui une sorte de fatalité touchant un argent qui ne le concerne pas vraiment, puisqu’il est prétendu être celui du patron. Le prélèvement, même affiché, est resté indolore.

Or, aujourd’hui, un Français qui croit gagner 3000 Euros net par mois, en gagne en réalité 6000 environ, car c’est un deuxième salaire qui est obligatoirement prélevé. Même les SMICARDS et autres soit-disant « assistés », cotisent chèrement aux systèmes dits « sociaux », et devraient avoir droit, pour ce prix, à des cliniques trois étoiles quand ils sont malades (on tempèrera ce constat on remarquant malgré tout que ladite cotisation couvre le plus souvent toute une famille).

 

La considération étrangère

Dernière idole à déboulonner enfin, celle d’un pays qui serait toujours le meilleur du monde, surtout dans le domaine de la santé et du social, et donc, comme on le remarquait accessoirement plus haut, de la cuisine, les contrées étrangères nous étant forcément inférieures. Le simple fait d’ouvrir les yeux sur la réalité objective de nos pratiques conduit à relativiser nos prétentions. Mais le simple fait d’ouvrir les yeux sur ce qui se pratique à l’étranger (et d’y manger dans un restaurant !) devrait aussi nous conduire à plus de modestie, et surtout à plus de courtoisie à l’égard des autres ; naturellement, pour y voir clair, il faut aller sur place, et ne surtout pas s’en tenir aux médias nationaux. La France serait ainsi une île merveilleuse, entourée de terres de perdition, telles que l’Angleterre, les Etats-Unis, ou l’Italie, où des malheureux attendent des mois pour une opération, ou pire encore, sont la proie de prédateurs privés qui laissent mourir sur le bord des routes les indigents. Cette vision est non seulement caricaturale et bien évidement partiale et partielle, mais elle est de plus un peu insultante pour des pays où on fait des efforts qui valent bien les nôtres, et sans prélever d’office à ses citoyens la moitié de leurs revenus avant impôts.

Mais de plus, tels celui qui, dans les Evangiles, ne voit ni la paille ni même la poutre qu’il a dans l’œil, mais seulement celles du voisin, nous oublions nos propres dérives, car sommes-nous suffisamment exemplaires pour pouvoir nous permettre de donner des leçons aux autres? En matière de file d’attentes pour être opéré en France, il faut parfois aussi patienter, surtout si on veut l’être par un médecin en particulier, sauf à avoir les moyens de verser quelques dessous de table, car cela arrive, comme le confient parfois des assurés à leur Caisse. A tout le moins, mieux vaut être quelqu’un qui a, comme on dit, « le bras long » : car il y a des files d’attentes en France, mais au lieu d’être reconnues et régulées en fonction des urgences comme dans d’autres pays, elles sont implicites, et gérées par l’argent ou l’entregent, ce qui est bien pire (à l’exception notable du cas exemplaire des dons d’organes). Quant au discours selon lequel « les étrangers viennent se faire soigner en France », il doit être nuancé, car il s’agit plus exactement « d’étrangers qui viennent trouver des soins plus performants en France », car sur ce plan nous sommes effectivement sans doute les meilleurs dans certains domaines, mais aussi « d’étrangers qui viennent bénéficier du confort du système français » (sans participer au financement de ce luxe d’ailleurs), car notre système est effectivement moins austère que dans d’autres pays, mais la contrepartie est lourde à payer, et le confort ne fait pas nécessairement la qualité du soin. On ajoutera que l’existence d’un secteur 2 en médecine de ville ne permet qu’à ceux qui peuvent se le payer de leur poche, l’accès sans attente à nombre de spécialités médicales. Les autres font la queue, aux urgences, en secteur un, ou à l’hôpital.

La qualité des soins en France pose question, l’accès à ces soins n'est pas tout à fait universel, le système coûte de plus en plus cher, les prélèvements sont obscurs, indolores et il n’est pas certain qu’ils soient aussi parfaitement équitables qu’on le dit : les cotisations qui ne sont que proportionnelles, sont déductibles des revenus, sur lesquels s’applique un impôt direct qui est lui, progressif.

 

Les catégories inexistencielles de la Sécu

Le monde de l’Assurance maladie a-t-il l’étrange privilège d’être celui des faux semblants les plus fameux de notre époque ?

C’est ainsi qu’un sujet très tendance mérite un examen existentiel approfondi : celui de la supposée sacro-sainte « nécessaire coordination ville-hôpital », censée faire disparaître l’essentiel de nos problèmes dès lors qu’elle sera résolue. On voit difficilement ce que cette coordination harmonieuse changerait à la masse des surprescriptions de confort issue de la bobologie pratiquée en ville. L’hôpital et la médecine ambulatoire sont deux mondes différents que tout oppose : la culture « d’entreprise », le mode d’exercice, la clientèle, le financement. Les fameuses difficultés de coordination, si elles existent bel et bien dans un certain nombre de domaines ou de pathologies, ne sont tout de même pas la cause de tous nos maux. Les deux secteurs sont même largement beaucoup plus concurrents que complémentaires, ne peuvent pas en l’état d’inorganisation du monde libéral, travailler ensemble, et surveillent jalousement leur territoire. Il suffit de monter un réseau de soins en médecine de ville, pour voir immédiatement les Institutionnels froncer le sourcil, et exiger cette fameuse coordination « ville hôpital », même si, sur telle ou telle pathologie, elle n’est ni justifiée ni même possible. La création des réseaux ville-hôpital, certes très utiles, mais qui se cantonnent à quelques médecins proches de l’hôpital, et à quelques patients qui ont la chance d’être dans une ville où il y a des établissements, montrent les limites d’un concept souvent un peut trop hospitalo-centriste.

Enfin, s’il est nécessaire dans un certain nombre de cas que l’on se coordonne, encore faut-il laisser au préalable les professionnels de santé ambulatoires se constituer en réseaux autonomes « ville-ville », pour devenir des acteurs moraux capable de discuter, de négocier, de contractualiser avec les établissements. Comment en effet s’adresser à des professionnels individuels, qui exercent chacun isolément dans leurs cabinets ? Chacun y trouvera son compte, même l’hôpital. Mais le susdit « problème de coordination ville-hôpital », qui s’énonce en général souligné du non moins gravissime problème dit « de la fongibilité des enveloppes », ce qui donne une qualification un peu hermétique très tendance à l’appellation d’ensemble, a, il faut le dire, un grand avantage : il autorise à ne désigner aucun coupable nommément, ce qui permet d’afficher une attitude aussi ferme que déterminée au sujet des mesures qu’il faudrait bien prendre.

De même, on négocie, avec une grande théâtralité, des conventions entre caisses et professionnels de santé, qui ont pourtant un contenu existentiel qui pourrait être interrogé, puisque les absences de convention, telle qu’on l’a vécue pendant des années, n’ont pratiquement pas eu de conséquence pour les acteurs, et qu’il n’est en tout cas même pas sûr du tout que les Français s’en soient rendu compte. Pendant une période, le seul impact qu’on a pu constater a été le plafonnement des honoraires des médecins, ce qui a évidement conduit à une forte revendication pour un rattrapage après coup. Au Danemark par exemple, on a connu dans le passé des périodes de vide conventionnel, dont on a tiré les conséquences, en suspendant les remboursements aux assurés, qui ont donc exercé une forte pression sur les médecins et les élus pour qu’ils négocient au plus vite. En France, le vide conventionnel a surtout permis au caisses et aux médecins de s’épargner les fastidieuses réunions dites « conventionnelles paritaires », au cours desquelles les acteurs ont longtemps été réduits, en tout cas au niveau local, a échanger quelques propos polis autour des statistiques de dépenses. Ajoutons que les conventions sont rédigées de telle sorte qu’il est en pratique très difficile de déconventionner un médecin, ce qui ajoute à l’intérêt très relatif de la chose.

Malgré tout, il faut reconnaître qu’on a tenté ces dernières années, ayant pris conscience de la « béance conventionnelle », de donner – si on peut dire – un contenu au vide, en prévoyant des sanctions minimales et donc un règlement conventionnel minimum. On a aussi tenté de conférer un contenu un peu plus consistant aux conventions ellesmêmes, d’abord avec la maîtrise médicalisée, assortie de quelques engagements certes non opposables, puis, plus récemment, avec le médecin référent, dans une version pourtant particulièrement soft, dont malheureusement la mise en œuvre a bénéficié d’un enthousiasme très modeste. Les dernières tentatives d’animer la vie conventionnelle se traduisent par les actuels accords de bon usage des soins et autres contrats, dont on ne sait plus très bien d’ailleurs s’ils sont en fait liés à l’existence d’un lien conventionnel, au demeurant inexistant avec les médecins spécialistes depuis plusieurs années. Ajoutons enfin que les conventions signées avec les autres professionnels de santé ont pu se prévaloir d’un contenu plus satisfaisant, tel que les seuils d’efficience avec les paramédicaux, ou, plus récemment la mise en œuvre laborieuse mais peut-être porteuse d’avenir de la DSI avec les infirmiers.

Mais les conventions signées avec les médecins, restent un bel exemple de sujet polémique et théâtral pourtant fort dénué d’un caractère existenciel au dessous de tout soupçon. Tout cela n’a pas empêché le Conseil d’Etat d’annuler des conventions – ou des dispositions de conventions – dont l’Etant de l’Etre, comme l’aurait dit Monsieur Heidegger, eusse pourtant mérité qu’on pratiquât d’importance le doute philosophique.

Ainsi peut-on assister dans notre domaine, à l’instar des hommes qui débattent au fond de la grotte du philosophe du sort des ombres qu’ils voient passer au dessus d’eux, au spectacle d’acteurs qui polémiquent parfois autour de problèmes, qui peuvent à l’occasion susciter le soupçon existenciel.

 

Les annonces faites aux Français

Une étude récente de la Cnamts montre que la situation financière de l'Assurance maladie s'est nettement améliorée par deux fois, vers 1993, puis autour de 1996-97, sans qu'on puisse trouver une explication autre que "politique". On avait pu constater effectivement sur le terrain, sans même faire d’étude permettant de l’objectiver, que l'annonce des "RMO" par exemple, a, dans les mois qui ont suivi, immédiatement amené une modération significative des prescriptions. Puis, face à l'absence de réelle sanction qui a pu être constatée, les dépenses se sont à nouveau envolées. A l'inverse, quand on a constaté une amélioration des recettes, un certain nombre d’entre nous se sont immédiatement inquiétés (notamment dans Elan social), sachant qu'aller arriver ce qui est arrivé, c'est-à-dire un relâchement général de la rigueur, au premier chef de la part des politiques en charge des affaires à cette époque, et évidemment, les dépenses se sont immédiatement remises à flamber. Quand des hommes politiques, tous bords confondus, annoncent, surtout en période pré-électorale, que les dépenses de santé sont "légitimes", et qu'il est même normal qu'elles progressent plus que le PIB, ils prennent alors une très lourde responsabilité, car les assurés et les professionnels de santé entendent cela comme une autorisation de dépenser sans compter, et c'est immédiatement se qui ce passe.

Les "annonces faites aux français" ont, semble-t-il, parfois plus d'impact que toutes les mesures techniques, financières ou sanitaires qui peuvent être prises. Les responsables politiques doivent savoir qu'ils portent - justement - une très lourde responsabilité dans ce domaine, et que, si le silence est d'or, leur parole coûte cher, et même très cher.

Quant à ceux qui prétendent « qu’il n’y a pas de déficit », ou « qu’il suffit d’augmenter les recettes », ils reprennent les recettes, vieilles comme la démocratie Athénienne, de la démagogie.

 

La maîtrise médicalisée est-elle condamnée à l'échec ?

Depuis les Ordonnances de 1997, on oppose la maîtrise dite « médicalisée », qui serait la gentille, à la maîtrise dite « comptable » qui serait la méchante, évidement, puisque la première serait à l’honneur des médecins, et la seconde imaginée par quelques technocrates mal embouchés. On notera en passant la patience des gestionnaires comme celle des représentants de l’Etat, qui se font régulièrement traiter de « technocrates aveugles n’ayant qu’une approche comptable des problèmes », et ne chercheraient qu’à rationner les soins. Tenu au devoir de réserve, on continue donc de gérer l’intérêt général et l’argent public sans chercher à polémiquer.

Qu’en est-il dans le réel, car là encore, la passion semble parfois un peu aveugler la vue des un et des autres ? Dans le réel, la maîtrise comptable propose de négocier une enveloppe, en général de prescription, qu’il ne faut pas dépasser, faute de quoi on applique une retenue sur les honoraires ; Cette enveloppe est collective, sinon un médecin qui, une année donnée, subit une épidémie dans son canton, aurait de grands risques de dépasser son quota, et serait donc seul sanctionné. Elle est collective, pour donc éviter le rationnement individuel, et autant dire que les médecins qui, à l’époque du plan Juppé, affichaient dans leurs cabinets qu’ils risquaient de ne plus pouvoir soigner leurs patients dès les premiers frimas, ont largement pratiqué la désinformation, parfois de bonne foi d’ailleurs, tant la tourmente médiatique agitée par les syndicats médicaux a jeté la confusion. Cette technique comptable est peut-être susceptible de poser des problèmes, mais elle est aussi un facteur de sécurité, celle d’être assuré d’avoir une augmentation certaine et négociée chaque année, et d’ailleurs elle a fonctionné à la satisfaction des partenaires pour les cliniques et les laboratoires pendant plusieurs années. Mais elle peut avoir un avantage inédit, celui de garantir plus de liberté de prescrire, car dès lors qu’on respecte l’enveloppe, l’assureur est alors plus malvenu de venir faire des contrôles tatillons, ou s’immiscer dans le détail de l’exercice médical.

Qu’est-ce que la maîtrise médicalisée ? C’était, en 1997, les RMO, le codage et le carnet de santé. On sait ce qu’il est advenu du troisième élément. Pour les deux autres, si on y regarde de plus près, la démarche consiste en définitive à coincer un médecin entre l’enclume du codage (des actes, des pathologies et des médicaments), et le marteau des Références médicales opposables. On peut s’étonner de voir tout le monde crier à corps et à cri qu’on veut « la maîtrise médicalisée », laquelle permettrait donc de savoir que le bon docteur Untel a, le 1er Avril 1997, pour un simple rhume, prescrit force suppositoires et cachets aux enfants d’un de ses clients, ce qui n’est pas conforme à la RMO numéro 1997 Bis, qui stipule « qu’il n’y a pas lieu d’abreuver des jeunes patients d’antibiotiques au motif qu’ils seraient enrhumés. » Est-on vraiment sûr que c’est cela que l’on réclame si fort ?

On voit bien en tout cas que ce qu’on appelle « la maîtrise médicalisée » est dans l’incapacité de maîtriser l’évolution des dépenses, en tout cas hors d’un contexte régulé. Car dans cette proposition comme dans d’autres, on pêche par une approche encore un peu parcellaire des problèmes (même s'il y a tout de même un début de cohérence). C’est, au moins pour partie, une « proposition paillette ».

 

Des propositions paillettes à une réforme structuraliste

On peut entendre, ou lire régulièrement, l’exclamation généralement enjouée si ce n’est sentencieuse, de quelques donneurs de leçon, qui ont trouvé la formule philosophale pour résoudre tous les problèmes. C’est ainsi qu’on a régulièrement sur le mode de « Eureka, j’ai trouvé ! », quelques assertions fortes sur les vertus de la capitation, (et, versus, les méfaits du paiement à l’acte qu’il suffit donc de supprimer), sur les espoirs que permettraient « un ticket modérateur d’ordre public », sur le grand intérêt de « la nécessaire coordination ville-hôpital » (et son codicille, « la fongibilité des enveloppes »). On s’épargnera la liste de tous les remèdes supposés répondre aux causes de nos soucis que l’on encense ou vilipende en les choisissant, selon que l’on est médecin, assuré, de droite, de gauche ou des extrêmes, puisque même les travailleurs immigrés ou les chômeurs sont censés plus dépenser, sans que démonstration ait été faite. D'autres outils paillettes sont plus modernes, ils s'intitulent, RMO, PMSI, SMR, CCAM, T2A, et autres jolis acronymes. Ces outils ont certes de l'intérêt et une grande efficacité indicative, mais si on avait demandé à la boussole de faire autre chose que seulement montrer le nord, les bateaux seraient encore à quai, et l'Amérique à découvrir. A noter que leur grande complexité, et la durée de leur mise en œuvre, ont l'insigne avantage de permettre, tout en promettant des lendemains meilleurs, de repousser sine die (peut-être même jusqu’aux prochaines élections) l'appareillage vers les décisions politiquement tempétueuses.

 

Les litanies du déficit

La mode étant aux causes « multifactorielles », ce qui est une façon élégante de renoncer à trouver une cause déterminante, et donc à agir réellement, on peut en effet lister les raisons supposées des déficit de l’Assurance maladie, en privilégiant les unes ou les autres, toujours selon son statut et sa sensibilité politique. On aligne ainsi le vieillissement de la population, les progrès technologiques, le paiement à l’acte, la liberté de consulter, la CMU, l’insuffisance des contrôles, le manque de civisme des gens, les dettes patronales ou étatiques, les charges indues, etc …

On peut tout de même espérer, et même fortement supposer, qu'il y a une cause et une seule qui est déterminante, dans ce domaine comme dans les autre, faute de quoi aucune action ne serait jamais possible ; L’unique cause de la dérive est fort probablement le laxisme du système, qui conjugue la liberté de consulter avec celles de s’installer et de prescrire, le tout étant remboursé et conventionné de droit et sans discussion. Pour l’hôpital, la cause pertinente est la déresponsabilisation organisée, qui consiste à demander aux Caisses de payer, à faire doter par l’Etat, et à donner à gérer aux élus : Pierre paye, Paul arrête les prix, Jacques gère, et Personne n’est donc responsable de rien.

Toutes les autres assertions ont de fortes chances de n'être que conséquences, ou des facteurs d’aggravation d’une cause originelle. Car, s’il y a une vérité dans ces litanies du déficit, c’est leur caractère d’amplificateur ou de modérateur des dépenses, dans un contexte donné. Par exemple, le remboursement intégral en tiers payant accouplé à la liberté de nomadiser, est un facteur d’amplification grave de la dépense (c’est pourtant ce qu’on a fait pour la CMU). Dans une organisation régulée, dans une filière de soins, ce même remboursement intégral en tiers payant ne pose pas le même problème, et peut même comporter des avantages, même pour le gestionnaire : Dans certaines HMO aux Etats-

Unis, pourtant peu réputées pour faire de la philantropie sociale, on considère que dans ce contexte un peu plus de consultations gratuites, c’est un peu plus de prévention, ce qui évite des dépenses plus lourdes ensuite. Mais dans ces systèmes, évidemment, on ne dispose pas de la liberté de nomadiser à sa guise.

En d’autres termes, on ne peut avoir qu’une approche « structuraliste », ce qui est en l’occurrence la seule couleur politique en « -iste » opportune dans notre domaine. On ne peut pas plaquer artificiellement sur un ensemble complexe des « mesures paillettes » qui ne serviront à rien, car on se trouve devant un tout cohérent, qui nécessite une approche d’ensemble. L’Assurance maladie et le système de santé constituent deux systèmes imbriqués, et le tout fait un écheveau complexe, un système en soi, qu’on ne peut toucher qu’en faisant jouer entre eux l’ensemble des éléments qui le constituent (y compris dans son financement), ce qui est l’approche même du Structuralisme.

 

Assurance maladie obligatoire et complémenaire : les "trois volets"

« J’ai vu le soleil bas tâchés d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figement violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! »
(Arthur Rimbaud, Le bateau ivre)
)

Tant que les chats assureurs (obligatoires et complémentaires) seront occupés à se chamailler autour du copaiement, les souris du système de santé danseront, et il n’y aura pas de gestion du risque, ni de reconfiguration de l’offre de soin.

Dès lors que la plupart des vrais experts enterrent enfin le ticket modérateur et sa conséquence, le co-paiement, (à l’exception notable des politiques, encore persuadés que « faire payer va responsabiliser »), le seul problème à résoudre est celui du champ d’intervention respectif des assureurs obligatoires et complémentaires.

La seule mise en concurrence des assureurs n’est pas très intéressante, comme le montrent d’ailleurs les limites des expériences allemandes ou hollandaises : dans la mesure où on ne peut pas admettre que les assureurs proportionnent la cotisation au risque, ils ne peuvent donc gagner de l’argent qu’en améliorant la gestion de leur structure et en vendant de la prévention, ce qui est très limité, ou en mettant en concurrence les offreurs de soins. Mais si les assureurs privés, qu’ils soient à but lucratif ou pas, en concurrence avec les caisses, ont la liberté de ne conventionner que les professionnels de santé qui leur plaisent, les CPAM seront évidement fondées à demander la même liberté, sauf à subir une concurrence déloyale insoutenable : c’est tout le problème de l’Allemagne, qui non seulement a donné en héritage des populations ayant les plus grands risques sans une compensation financière démographique suffisante aux AOK publiques, mais vient de plus de renoncer à remettre en cause le conventionnement universel. Si les professionnels de santé ne sont pas autorisés à être conventionnés d’office par un assureur public, ils vont évidement demander qu’on restitue aux assurés leurs cotisations, afin de pouvoir se faire soigner chez qui bon leur semble, et donc remettre en cause la solidarité et son corollaire, le prélèvement obligatoire. On ne peut pas tirer une ficelle de cet enchevêtrement, sans voir venir toute la pelote avec.

Si donc on supprime le copaiement, se pose alors la difficile question de la répartition de la prise en charge entre quatre acteurs différents, l’Assurance maladie, les assureurs privés, les mutuelles et le CTIP. Le casse tête est d’autant plus féroce, que ce qu’on concède aux assureurs à but non lucratif, les assureurs privés en bénéficient automatiquement, ce que certains ne veulent surtout pas, ce qui explique en partie les positions alambiquées des uns et des autres. Jean François CHADELAT a d’ailleurs tiré les conséquences fatalistes de cet indescriptible état des lieux dans son rapport.

Quelles sont les positions des uns et des autres, qui font l’objet par ailleurs de la table ronde organisée par ELAN SOCIAL et la revue REGARD, publiée dans le présent numéro ?

Pour la Mutualité, Etienne Caniard semble reprendre le principe d’un accord d’alliance entre « les grands assureurs à but non lucratif »,

« C’est bien en donnant plus de contenu de santé aux prestations que nous payons, régime obligatoire (RO) comme régime complémentaire (RC) que nous améliorerons la qualité de nos prises en charge ; ensuite, il faudra statuer sur les partages de responsabilités. En effet, pour aller peut être un peu plus loin que D. Laurent, il nous semble possible de mener ensemble une gestion du risque en santé, sur la base de prestations justifiées et de qualité : les régimes de base peuvent garder plus de responsabilités dans des prestations qui doivent rester universelles, tandis que les complémentaires pourraient moduler leurs interventions selon les populations adhérentes ; mais on peut tout à fait imaginer que dans un réseau de soins, dans une filière hôpital/ville, pour la prise en charge organisée d’un problème de santé la Mutualité ou la caisse primaire, l’un ou l’autre, soit promoteur ; alors, les prises en charge pourraient être payées directement par les payeurs aux professionnels, à hauteur de leurs responsabilités respectives, sans les détours de l’avance des frais, du TM et du paiement direct. »

Cet accord avait déjà été avancé en 1997, à l’occasion de la tentative de lancer une filière de soins dans le Vaucluse. A condition de conserver une petite part de copaiement pour les consultations, c'est-à-dire pour l’accès au soin, la FNMF aurait peut-être accepté le deal qui consistait à améliorer les prestations mutualistes des assurés filiéristes, co-gérés avec la CPAM. Mais cette hypothèse butait à l’époque sur la même difficulté qu’aujourd’hui : que deviennent les assureurs complémentaires privés dans ce scenario ? Il faut dire qu’à l’époque, le Medef, bras armé à l’occasion de la FFSA, siégeait encore dans lesconseils des caisses…

L’Association des directeurs des caisses d’assurance maladie pour sa part, sectorise trois volets d’intervention : le premier recouvre les soins « peu efficaces ou inefficaces » (mieux vaudrait peut-être les appeler, plus positivement, « soins de confort », ou mieux encore, « de bien-être »), et aussi ce qui n’est pas considéré comme du soin à proprement parler. Le second consiste, pour l’Assurance maladie, à démissionner encore plus des espaces où elle est déjà minoritaire (l’optique et le dentaire donc), en se cantonnant à une approche préventive. Il n’y pourtant aucune explication cohérente à avancer pour prétendre que les prothèses dentaires et les soins parodontologiques par exemple (chirurgie, prothèses provisoires, implantologie) ne relèveraient pas d’une assurance maladie solidaire. Car, si peu ou prou, tout le monde doit avoir une complémentaire, qu’on augmente les cotisations Sécu ou les cotisations mutuelles ne change pas grand-chose à l’affaire, sauf pour la qualité de la solidarité et pour l’affichage des prélèvements dits « obligatoires », ce qui n’est certainement pas une bonne raison de santé publique. Ce serait, pour l’Assurance maladie, consacrer un renoncement majeur en même temps qu’un statut quo.

En tout état de cause, ces deux secteurs relèveraient donc prioritairement, pour l’ADCAM, de l’assurance complémentaire.

L’articulation de la complémentarité avec le troisième secteur paraît plus énigmatique : il semblerait que la manœuvre consiste à protocoliser et « liquider médicalement » tout ce qui peut l’être, et de définir un secteur des soins « médicalement nécessaire et suffisant ». Tout ce qui serait sorti de cette prise en charge solidaire serait au fur et à mesure soit déversé dans le champ de la complémentarité, soit laissé à la charge de l’assuré, soit, peut-être, laissé en co-paiement ? Il est vrai que cette partie de la réflexion est encore, pour l’Association, susceptible d’évoluer.

Les trois volets, pour l’Association des directeurs, sont donc les suivants :

Dans le premier, l’assurance maladie solidaire décide de ne pas prendre en charge tel ou tel bien, pratique ou service, car jugé peu efficace ou inefficace. L’assurance maladie complémentaire peut librement assurer ce secteur, la seule limite réside bien entendu dans la garantie de la sécurité individuelle et collective. Ce secteur s’étendrait au fur et mesure de la révision périodique du service médical rendu et de l’évaluation des schémas thérapeutiques. Les accords de bon usage de soins tiennent compte de cet espace de liberté.

Il est proposé d’intégrer dans ce cadre certaines propositions récentes du corps médical en matière d’espace de liberté tarifaire. Après tout si la CNAMTS souhaite privilégier la coordination des soins, elle pourrait décider que seul l’accès au spécialiste, dans le cadre d’une prise en charge coordonnée, soit assuré par l’assurance maladie solidaire. Les autres modes d’accès relèveraient de l’assurance maladie complémentaire.

Dans le deuxième volet, l’assurance maladie solidaire redéploie sa participation dans les secteurs de soins où elle est minoritaire. Il s’agit de donner du sens à sa contribution financière en privilégiant le domaine de la prévention et des populations ciblées en fonction de leurs caractéristiques épidémiologiques. (optique et dentaire) Dans ce dernier cas et à titre d’exemple, on pourrait imaginer que l’effort de l’assurance maladie solidaire se concentre sur les jeunes ou les examens périodiques de prévention, comme dans certains pays nordiques.

Bien entendu, un accord est recherché avec les organismes complémentaires pour garantir la synergie des efforts, notamment en termes de prévention, d'accessibilité des soins et de gestion du risque.

Le troisième volet prend en charge « le reste des soins », c'est-à-dire, nous dit-on, « l’essentiel »

L’institut Montaigne propose une Assurance maladie universelle qui se caractérise aussi par trois composantes :

Un financement universel reposant une CSG santé déductible, assise sur l’ensemble des revenus dont le taux serait modulé entre revenu d’activité, revenu de remplacement (notamment les retraites) et revenu de l’épargne. Pour les salariés, la CSG santé se substituerait aux actuelles cotisations patronales et salariales. Ils percevraient alors un salaire brut égal au salaire actuel, augmenté des cotisations patronales relatives à l’assurance maladie.

Une couverture santé solidaire couvrant les soins et les services de santé pris en charge intégralement au titre de la solidarité décidée par la collectivité nationale. Cette prise en charge serait liée à l’observation de protocoles thérapeutiques qui décrivent, avec précision, l’ensemble des soins nécessaires au traitement d’une pathologie ou une situation médicale quelle qu’elle soit. Ces soins, validés par des experts, doivent être conformes aux données actuelles de la science et réévalués périodiquement. Il appartient au législateur, en fonction du choix du taux de la CSG santé, de définir les priorités retenues, autrement dit de délimiter le champ de la CSS. le principe de réalité commande en effet de garder à l’esprit que l’Assurance Maladie Universelle ne couvrira jamais la totalité des dépenses de prévention, de soins et de services rendus accessibles par les progrès scientifiques et validés comme utiles.

Une couverture santé supplémentaire, pour les biens et services non-inclus dans la CSS, en raison de leur nature ou de la manière dont ils sont dispensés ou de leur niveau de priorité, qui relèvent de l’assurance supplémentaire souscrite à titre individuel ou collectif (entreprise), assortie d’une aide personnalisée pour celles des personnes qui ne disposent pas de revenus suffisants. L’assurance supplémentaire couvre au premier euro les risques qui n’entrent pas dans le champ de la couverture santé solidarité.

En proposant que « Pour favoriser l’accès à ce type d’assurance, une aide familiale à l’assurance supplémentaire en fonction des revenus (avec lissage pour éviter des effets de seuil) devrait être envisagée. », on propose ni plus ni moins de financer sur des fonds publics l’accès à des assureurs privés, ce qui, évidement, n’est guère acceptable, mais reste en cohérence avec l’invention de ces dernières années qui porte en elle le plus d’effets pervers : celle de la CMU complémentaire, qui permet aujourd’hui à des assureurs à but lucratifs de se présenter comme étant légitimes pour, en toute cohérence, pousser le système au bout de sa logique absurde.

Au demeurant, comme pour l’Association des directeurs de Cpam, les relations entre assurance universelle et complémentaires restent un peu confuses, sans qu’on sache précisément qui prendra exactement en charge quoi à la frontière, sauf à en avoir une définition négative :

« Observons qu’avec ce dispositif, l’ensemble des professions de santé bénéficie d’un espace de totale liberté tarifaire c’est celui qui concerne les soins et les services qui ne relèvent pas de la couverture Santé Solidaire et qui pourront être pris en charge totalement ou partiellement par les institutions »

Gérard ROPERT pour sa part constate que la répartition pourrait devenir la suivante : Un premier niveau comprenant une assurance maladie obligatoire a minima financée par l’impôt, un deuxième niveau comprenant une assurance maladie complémentaire facultative financée par cotisations mais avec des aides possibles de prise en charge des cotisations par l’Etat pour les plus démunis ; un troisième niveau comprenant une assurance maladie supplémentaire libre et privée.

Mais une telle architecture comporterait un risque, celui de voir au premier niveau le gros risque, au deuxième niveau le petit risque, au troisième niveau les prestations de confort …

Par conséquent, s’il est avéré que les régimes obligatoires ne peuvent plus assurer le monopole de la prise en charge, les trois niveaux pourraient alors être les suivants : un premier niveau d’assurance maladie obligatoire pris en charge par les régimes obligatoires sur la base de financement mixtes (contributifs et non contributifs), un deuxième niveau d’assurance maladie obligatoire complémentaire pris en charge par les organismes complémentaires à partir d’un contrat obligatoire précisant à la fois le panier de soins concernés, les modes de financement (plutôt des cotisations) et les aides publiques à la prise en charge, et enfin un troisième niveau libre et privé pour ce qui n’est pas médicalement indispensable. (Dans cette démarche, le deuxième niveau est censé « dynamiser » la gestion du second.)

L'Institut Montaigne comme l'Association des directeurs de CPAM proposent de mettre en œuvre une "Assurance maladie universelle", ou "solidaire", rejoignant ainsi les propositions qu'on peut lire dans Elan social depuis des années, qui consistent à dire et à écrire que "tout ce qui est médicalement nécessaire et suffisant" doit être pris en charge intégralement et en tiers payant par l'Assurance maladie. La question est évidemment de savoir qui va décider ce qu'on va mettre dans le panier de soins ainsi remboursé, ou plus exactement comment on va s'y prendre, et là les opinions commencent à diverger.

Mais ces propositions reposent sur un postulat de départ très discutable, selon lequel le principe de réalité commanderait de garder à l’esprit que « l’Assurance maladie universelle ne couvrira jamais la totalité des dépenses de préventions, de soins et de services rendus accessibles par les progrès scientifiques et validés comme utiles ».

Or, si une dépense est vraiment utile, c’est à dire « médicalement nécessaire et suffisante », alors elle doit être couverte par un financement solidaire. Quant à savoir si un système national ne pourrait pas payer tout ce qui est médicalement utile, il ne faut pas, là encore, en rester aux apparences : que les prélèvements soient obligatoires pour une dépense solidaire, ou quasi obligatoire pour des dépenses « complémentaires » ne change rien au fait que des sommes d’argent doivent bien être affectées, d’une façon ou d’une autre, au fonctionnement du système de santé, et donc détournées des autres secteurs de l’économie. Les prélèvements destinés à financer ce que l’Institut appelle une couverture supplémentaire sont bien « quasi obligatoires » du fait notamment des contrats collectifs d’entreprise, et, pire encore, de l’aide à une mutualisation obligatoire que l’Institut Montaigne, comme Gérard Ropert proposent en prime, qui va donc être payée avec les impôts des autres. On ne voit en quoi la caractéristique obligatoire de ces prélèvements est différente de ceux qui financent la couverture santé dite « solidaire », sauf dans l’effet d’affichage au regard des critères budgétaires Européens. Mais ces prélèvement qui vont bien, en tout état de cause alimenter des dépenses dédiées : En face du concept de « PRELEVEMENT OBLIGATOIRE », il y a une affectation obligatoire, à des « DEPENSES DEDIEES OBLIGATOIRES ». En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement de savoir ce qu’on va obligatoirement prélever dans la poche des français mais aussi à quelles dépenses publiques vont être obligatoirement dédiées ces recettes.

L’Institut Montaigne précise en passant que « La gestion de l’Assurance Maladie Universelle, les relations avec les professionnels de santé, y compris les hôpitaux, ainsi que la « gestion du risque » - vérification de la pertinence des soins-, révèleraient, pour ce qui concerne la couverture Santé Solidaire, d’une Caisse d’Assurance Maladie Universelle bénéficiant d’une véritable autonomie, y compris en matière de délégation de gestion du risque à des opérateurs de soin en concurrence. », ce qui veut dire en clair que les Assureurs « supplémentaires » prendraient en charge au premier franc une large part de la couverture santé non incluse dans la Couverture santé solidaire, mais pourraient aussi recevoir délégation pour gérer ladite couverture santé solidaire. Cela veut dire que les assureurs privés se positionnent non seulement comme assureurs « supplémentaires » au premier franc d’une couverture de soins de confort élargie, puisque la couverture de la santé dite « solidaire » est rétrécie, mais de surcroît prétendent à gérer aussi au premier Euro, par délégation, des parts de marché de l’assurance maladie dite « obligatoire ».

Dès lors qu’on admet la fin du copaiement, et le partage des soins remboursables entre un assureur solidaire obligatoire et un assureur complémentaire devenu supplémentaire, la bataille se fait donc sur le partage des champs légitimes. Le champ que les assureurs privés revendiquent peut alors s'élargir, soit aux soins actuellement peu pris en charge par l'Assurance maladie (l'optique et le dentaire), soit à des parts d'Assurance maladie universelle concédées au premier Euro par délégation, ce qui permettrait aux assureurs privés "d'acheter de l'hôpital" (préalablement donc reconfiguré), domaine où les gains de productivité attendus sont tels, qu'on en attend de grands bénéfices.

Or, si on peut considérer que les assureurs complémentaires doivent légitimement pouvoir prendre en charge tout ce qui n'est donc pas strictement "médicalement nécessaire et suffisant", il semble difficile de réduire le champ de l'Assurance maladie universelle à seulement ce qui serait protocolisable ou majoritairement hospitalier. L'autre alternative est d'octroyer aux assureurs complémentaires seulement le "panier de biens et de service de confort", qui, dans une société de consommation et du mieux être, est devenu vraisemblablement assez conséquent pour leur permettre d'exister.

Par ailleurs, toutes les propositions en « trois volets » qui se limitent à répartir les paniers de soins oublient quelques détails d’importance : d’une part, comment articuler cette répartition avec les modes de conventionnement des médecins, sauf, comme le fait aussi l’Association de directeurs, à imaginer un conventionnement à deux étages. D’autre part, comment se positionnent respectivement les assureurs complémentaires devenus supplémentaires à but non lucratif (CTIP et FNMF) d’un côté, et les assureurs à but lucratifs (FFSA) de l’autre ?

Et on voit bien que les solutions que propose la mutualité de cogestion entre grands assureurs à but non lucratifs, obligatoire et complémentaires, comporte des limites, risquent de maintenir un copaiement aux effets délétère, et posent d’autres problèmes, à commencer par celui du monopole qu’ils auraient ou pas dans cette configuration. La seule solution qui pourrait peut-être s’envisager, est de s’appuyer sur la configuration actuelle de la mutualité, qui gère aussi un régime obligatoire par délégation dans les SLM, tout en leur laissant un champ de complémentarité classique. Dans cette optique, il pourrait leur être donné en gestion un grand Régime de sécurité sociale des fonctionnaires, éventuellement élargi, et comprenant en son sein une grande partie fédérée des régimes spéciaux et particuliers, qui trouveraient ainsi l’assise qui leur manque aujourd’hui pour les grands enjeux informatiques et de gestion du risque, tout en respectant leur originalité. Ce Régime n’est-il pas celui qui manque au sein d’une éventuelle Union nationale des Caisses d’Assurance maladie?

Quant au CTIP, quelle est sa légitimité sur ce terrain de la complémentarité santé, alors même que les gestionnaires en sont les mêmes que ceux de l’Assurance maladie ? Il ne nous appartient pas de trancher dans ces débats, mais on voit bien qu’on ne sortira jamais de l’impasse actuelle si on ne trouve pas une issue à cette impossible cohabitation entre des assureurs complémentaires à but lucratif et non lucratif sur une complémentarité revisitée, et en partie devenue supplémentaire.

En tout état de cause, dans la redistribution des champs de légitimité, on butte donc sur l'inévitable et ingérable définition du panier de bien et de service à redistribuer. Ce partage est extrêmement difficile à théoriser, comme l'ont montré de nombreux travaux dans d'autres pays (notamment l'expérience, devenue d'école, de l'Etat de l'Oregon aux Etats Unis), et on risque, comme l’envisage Gérard Ropert, de rouvrir une polémique inutile sur les "petits et les grands risques", qui ne permet guère de faire avancer le débat. Mieux vaut sans doute aborder la gestion du périmètre de soins en termes dynamique, en partageant les champs de l'Assurance universelle solidaire, et de l'Assurance universelle supplémentaire, à partir des contrats proposés aux assurés : Ceux qui acceptent quelques contraintes sont intégralement pris en charge par l'Assurance maladie universelle, ceux qui exigent toutes les libertés et tout le confort sont pris en charge très partiellement et forfaitairement par elle, et se payent une assurance complémentaire pour leurs exigences. Dans cette démarche, ce qui relève du petit et du grand risque se conçoit bien, le partage s'énonce clairement, et les techniques pour le mettre en oeuvre viennent aisément.

 

Protocolisation et coordination

L’Association des directeurs de CPAM va plus loin dans l’analyse de la répartition entre les trois volets, et propose un conventionnement à deux étages, ainsi qu’une « liquidation médicalisée ». Mais l’articulation entre la liquidation médicalisée, la coordination des soins et le conventionnement privilégié mériterait d’être approfondie et précisée. D’autre part, tout en affirmant que les besoins complémentaires devraient ainsi être réduits, on semble donner toujours une large part aux assureurs complémentaires.

La protocolisation et la liquidation médicalisée ont des limites qui sont peut-être sous-estimées : le fameux postulat selon lequel quelques assurés consommeraient la plus grosse part des dépenses, complaisamment colporté chez tous les experts ces derniers temps, et servant de base à de savant échafaudages intellectuels, semble devoir être relativisé, dans la mesure où ces chiffres comprennent une dépense hospitalière issue d’une simple comptabilité analytique. Sauf à considérer que la T2A permettra aussi une liquidation médicalisée qu’on pourra réellement opposer aux hôpitaux, ce qui sous entend qu’on a levé des obstacles syndicalo-politiques d’importance, la protocolisation ne devrait donc pouvoir réellement s’appliquer qu’à une partie de la médecine ambulatoire, et on voit difficilement tout le reste basculer dans le champ de la complémentarité, voire, pire encore, rester en copaiement. Or le reste est loin d’être négligeable. Sans même parler de toute la bobologie, le gaspillage financier et le manque de qualité médicale que représentent entre autres les surprescriptions massives d’antibiotiques, de psychotropes, de somnifères, de Subutex, et d’IJ de complaisance, pourront-elles être significativement et intégralement inclues dans une liquidation médicalisée permettant de s’opposer au paiement avant que celui-ci ne soit intervenu ?

Enfin, la possibilité de nomadiser est un obstacle à cette procédure. Tant qu’un assuré pourra aller demander à un autre médecin ce qu’on lui a refusé parce que c’est hors protocole, on aura un problème, sauf à refuser dans ce cas le remboursement, ce qui revient à désigner dans les faits un médecin référent. Les rédacteurs, qui semblaient au départ réticents à une telle procédure, l’ont pourtant finalement bien compris :

« Les patients en tant qu'acteurs du système doivent être encouragés à adopter un comportement vertueux pour préserver leur santé ou être bien soigné. Dans le système de protocolisation des soins ils devraient s'engager à observer les prescriptions et à respecter le protocole de soins.

De même pourrait être valorisé le passage par le médecin généraliste dans l'accès au système de soins et l'acceptation du dossier médical partagé. En contrepartie l'assuré pourrait être mieux remboursé, bénéficier du tiers payant, d'une information adaptée à sa situation (fiches de conseils, accès à une plateforme de conseil en santé…) ou de prises en charge. »

Pour autant, le lien entre la protocolisation, le prescripteur référent et la maîtrise médicalisée devrait être concaténé pour être efficient. Car si le passage par le médecin généraliste est seulement « valorisé », ceux qui ont les moyens de s’offrir une complémentarité (grâce à leur entreprise notamment) conserveront leur liberté de nomadiser, ce qui conduit à la pire des médecines à deux vitesses : celle qui est non dite, non affichée. On voit mal alors comment maîtriser les demandes de prescription hors protocole auprès d’un autre médecin, et surtout comment résoudre le problème des prescriptions et des soins qui ne pourront éventuellement pas être protocolisés, et donc médicalement liquidés.

Histoire de filières de soins

1997 : Axa propose une filière de soins destinée aux adhérents d’une assurance complémentaire de groupe. On donne à l’assureur la somme que l’assurance maladie obligatoire consacre actuellement à chaque français, et AXA prend en charge ses clients au premier francs. Le projet est refusé par Martine Aubry.

En même temps, la CPAM du Vaucluse lance un projet de filière de soins qui propose de prendre en charge les assurés du département au dernier franc, à condition qu’ils entrent dans un système coordonné.

Immédiatement un conglomérat de syndicats de salariés, et de syndicats de médecins libéraux soutenus par l’industrie pharmaceutique mobilise six mois de manifestations continues. Parallèlement, une délégation de la FMNF et une autre de la FFSA descendent en Avignon pour négocier le partage du champ de couverture. Finalement, c’est sur ce point que le projet est bloqué, le MEDEF décidant au bout du compte ne plus le soutenir, la caisse n’a plus de majorité dans son conseil.

Les deux projets sont arrêtés, mais le combat sur les champs de couverture ne fait que commencer.

 

Le syndrome suédois

Les voyages ne forment pas que la jeunesse, ils contribuent aussi à l’édification intellectuelle des gestionnaires. Il est par exemple très instructif d’entendre des français qui vivent à Stockolm s’exclamer, (sur un ton légèrement plus stupéfait que scandalisé) : - Vous vous rendez compte, ici les médecins nous refusent parfois des médicaments ! De fait, les médecins suédois sont peut-être moins libres que leurs confrères français par rapport à leur « administration », mais en revanche ils ne sont pas prisonniers de leurs clients, et les patients ne peuvent pas exiger d’eux tout ce qu’ils souhaitent. Mais qui peut prétendre être libre de tout ?

Il est vrai que le système de santé Suédois est fort différent du notre : des dispensaires de quartier offrent à tous une médecine gratuite et de qualité honorable. Si on ne veut pas débourser monnaie, il faut se contenter de choisir son généraliste, ou son pédiatre dans ces centres de soins, les spécialistes exerçant à leur place, à l’hôpital. Au Danemark, on peut choisir un généraliste référent libéral dans les dix kilomètres de son quartier. En Finlande, on s’adresse au dispensaire de son quartier, mais on cotise aussi à la Sécurité sociale qui rembourse quelques consultations en libéral. Ces systèmes sont d’assez bonne qualité sur le plan sanitaire, et ils coûtent beaucoup moins cher que le notre. Certes, les Scandinaves en font peut-être un peu trop dans l’austérité, mais ne pêchons-nous pas pour notre part, par un confort pas toujours justifié et d’un coût un peu disproportionné ?

Mais la leçon qu’on peut tirer de ces comparaisons est aussi que les médecins français, pris en otage par la possibilité de nomadiser des assurés, sont condamnés à prescrire tout ce qu’exigent leur patients. Individuellement et majoritairement, ils essayent bien sûr de résister, et ils ont le sentiment justifié qu’ils ne sont pas les seuls coupables de cette situation. Mais l’héroïsme a des limites, et collectivement, le résultat est là : nous sommes les champions du monde de la prescription. Mais chacun d’entre nous n’avait-il pas l’assurance de conduire de façon responsable quand nous étions aussi parmi les pays qui ont le plus d’accidents de la circulation ? Le ressenti individuel, pour sincère qu’il soit, n’empêche pas les décideurs de constater un état des lieux commun objectivement criticable, car les résultats collectifs ne sont pas exactement la somme de nos comportements individuels. En privé d’ailleurs, les médecins reconnaissent qu’il leur est bien difficile de refuser un arrêt de travail injustifié, puisque le patient devenu client peut aller le demander à un autre bon docteur.

Certes, il n’y a pas d’étude démontrant que la surprescription massive de médicaments dans notre pays est la conséquence de la liberté de nomadiser. Mais il y a tout de même un faisceau de présomption d’importance, à commencer par le fait que nous conjuguons deux singularités jumelles, celle d’être les champions du monde de la surprescription médicamenteuse, et pratiquement les seuls à autoriser une liberté absolue de nomadiser. Pour couronner le propos, on remarquera que les HMO américaines n’ont pas attendu les démonstrations françaises pour en tirer les conséquences qui s’imposent : une assurance de type français, sur le mode de « l’indemnity act », est facturée là bas en cotisations trois fois plus cher qu’une HMO avec gate keeper obligatoire, et à peu près le double d’une PPO avec liberté de consulter relative. Il y a sans doute d’autres considérations à prendre en compte dans notre problème de surprescription, telles que la formation médicale, l’existence ou non de référentiels, ou même l’attitude des responsables de structures d’accueil de la petite enfance dont on dit qu’ils contribueraient par exemple à la consommation importante d’antibiotiques des enfants. Mais tous ces facteurs sont des causes d’aggravation, et non l’élément déterminant qui reste celui de la pression que fait exercer sur les médecins la possibilité de nomadiser : la possibilité, et non la réalité, le nomadisme réel étant marginal, et pour cause, puisqu’on prescrit ce qu’on demande, pourquoi irait-on consulter ailleurs ? Mais une possibilité de faire est bien plus efficace pour exercer une pression que l’acte accompli, tous les maîtres chanteurs savent cela.

Il y a quelque chose de pathétique à voir nos responsables s’agiter pour proposer des solutions de « responsabilisation » qui portent sur les conséquences et non sur la cause, et s’évertuent à vouloir faire payer des tickets modérateurs et autres franchises, qui ne résolvent pas le problème, mais en aggravent les effets pervers en sanctionnant d’abord les pauvres et les grands malades, tout en donnant toujours plus de grain à moudre aux assureurs complémentaires, qui voient ainsi leur fausse légitimité grandir chaque jour. Et il est tout aussi pathétique de voir les représentants des assurés et des professionnels de santé s'accuser mutuellement d'être les coupables de tous les abus, alors qu'ils sont, les uns et les autres, les otages d'un système sans règles ni raisons. Tant qu’on ne s’attaque pas à la racine du problème, qui est donc la possibilité de nomadiser (et non la réalité du nomadisme), les assurés économes et les médecins vertueux resteront les héroïques dindons de la farce, et les caisses se feront reprocher de ne pas avoir contrôlé l’incontrôlable. La responsabilisation financière ne doit pas frapper ceux qui consomment beaucoup, car cela peut-être médicalement justifié, mais ceux qui prétendent avoir toutes les libertés d’éventuellement nomadiser pour pouvoir exiger tout ce qu’ils demandent, même si ce n’est pas médicalement justifié.

Dans ce domaine comme dans bien d’autre, peut-être faut-il envisager sérieusement de s’en prendre aux causes et non aux conséquences, et cesser, à l’instar de ceux qui errent dans la grotte platonicienne décidément très en vogue dans notre affaire, de combattre les ombres du réel.

Le déficit français à au moins un avantage, celui de cibler les dérives les plus importantes et les plus « facilement » maîtrisables dans deux secteurs dominant : celui des prescriptions pharmaceutiques fort charitables, et celui de l’hôpital. C’est donc de ces deux domaines dont il faut d’abord s’inquiéter.

 

Liberté de consulter, liberté de nomadiser

La seule solution raisonnable semble donc être d’instaurer une relation contractualisée à trois, entre professionnels de santé, Assurance maladie et assurés, qui équilibre des droits et des obligations pour chacun. Par exemple un assuré qui renonce à nomadiser peut cotiser moins et être mieux remboursé, un médecin qui accepte de respecter des protocoles et une évaluation peut être mieux rémunéré et avoir un patient fidélisé, et l’Assurance maladie qui peut enfin gérer le risque, accepte dans ce contexte de mieux payer les honoraires et les remboursements.

La moins mauvaise démarche de responsabilisation qu’on pratique dans le monde entier, est ce qu’on appelle dans les pays Anglo-saxons un « gate keeper », le « gardien de la porte », médecin généraliste de famille qui est le point de passage obligé pour toute orientation dans le système de soins. Tous les bons arguments avancés pour ne pas mettre en œuvre cette formule équivalent à un refus d’obstacle face à la difficulté de la chose, quelques soient par ailleurs les bonnes raisons mises en avant.

Cela dit, peut-être peut-on tout de même assouplir et moderniser le principe.

Car bien sûr, la chose n’est pas facile dans un pays où la liberté de consulter, consentie depuis plus de 50 ans, est présentée comme un impératif dogmatique à propos duquel il est à peine permis de discuter. L’échec relatif de la formule du médecin référent, sorte de « gate keeper soft » à la française n’arrange pas les choses, mais il faut réaliser que cet insuccès est bien plus la conséquence de l’amateurisme de sa mise en œuvre, que dû à un rejet des assurés. Bien présentées, les choses peuvent se vendre différemment : si on explique aux français que l’engagement de ne consulter en première intention que leur médecin de famille, ce qu’ils font déjà pour une large part, sera compensé par la gratuité intégrale, assortie d’une ristourne sur leur CSG sans qu’il soit besoin de cotiser à une mutuelle, il y a gros à parier que la majorité des mères de familles inscriront d’office tout leur petit monde dans le système. Mais généralement les groupes de pression de toute obédience ne laissent guère aux responsables le temps et la possibilité de mettre en œuvre quelques mesure que ce soit : on ameute les médias et on descend dans la rue en criant au loup avant même qu’un début de commencement d’essai ait pu être proposé à qui que ce soit, avec d’autant plus de célérité que la solution en question aurait quelque risque de recevoir l’adhésion des gens, mais met en péril la ligne du parti de telle ou telle Institution, ou la rente de situation de tel ou tel « partenaire ».

Mais il est vrai que pour bien du monde la pillule pourrait s'avérer fort amère; en cas d'obligation pour tous de passer obligatoirement mais gratuitement par un médecin généraliste, les cinquante pour cent de médecins spécialistes actuellement en libre accès – spécificité très franco-française - risqueraient de se trouver fort dépourvus à la sortie, et les assureurs complèmentaires seraient, pour nombre d’entre eux, en grande difficulté. Aucun syndicat de médecins qui comprend dans ses rangs des spécialistes ne peut donc accepter une telle proposition, car cela reviendrait à le conduire à sa propre disparition. Les discours sur la « nécessité de dialoguer avec tous les médecins » n’ont donc aucun sens, pour ceux qui ont compris qu’on a – apparemment - que des solutions désespérantes à proposer. Par ailleurs, aucun assureur complémentaire ne peut accepter de gaîté de cœur la disparition de la rente de situation du ticket dit « modérateur », sur lequel une partie de ses adhérents vit intégralement ou presque. Les lobbies ne sont pas que des vilains qui défendent farouchement d’inacceptables privilèges ; ce sont aussi des hommes et des institutions qui se sont positionnés et ont entrepris, dans une règle du jeu donnée, et si on change la règle en mettant en péril leur existence, il est normal qu’ils réagissent. Le problème n’est pas dans l’utilité du « dialogue »à tout prix, mais dans son contenu, dans les mesures d’accompagnement qui peuvent être imaginées et négociées pour permettre une restructuration certes nécessaire, mais qui doit être raisonnablement supportable par tous.

D’un autre côté, ne rien faire amènera tôt ou tard tout le monde dans une situation d’extrême gravité. Même ceux qui vivent de confortables rentes de situations savent qu’elles sont mortelles à terme pour ceux même qui en bénéficient. Comment donc faire pour mettre en œuvre des formules de régulation à la source, véritablement structurantes, sans conduire ces partenaires dans des situations intenables ? Ajoutons qu’aucun syndicat de salarié ne peut remettre facilement en question la liberté absolue de consulter de ses adhérents sans difficulté. C’est donc à l’Etat de l’imposer, car ce qui est imposé peut-être, au-delà des protestations de convenance, considérée comme tolérable si vraiment l’intérêt général le commande.

Mais surtout, il faut arrêter de parler de mettre en question la liberté de choisir son médecin, ou de consulter, que personne ne conteste, car il n’est besoin de remettre en cause que la liberté de nomadiser. A ce stade, la proposition de l’Association des directeurs de CPAM de mettre en œuvre un conventionnement à deux étages rejoint la présente réflexion.

 

Le conventionnement privilégié

Depuis des décennies, tous les professionnels de santé sont conventionnés d’office ; On a vu les limites de ce conventionnement qui est en partie très formel. Mais ce conventionnement, tout formel qu’il est, a en tout cas une conséquence qui est, elle, bien réelle, celle de placer sous le couvercle des tarifs opposables tous les acteurs, en essayant de contenir autant que faire se peut toute demande d’augmentation, surtout et paradoxalement en période dite de « vide conventionnel » ; naturellement on tient quelques années, puis la marmite des revendications se met à bouillir, et on lâche d’un coup tout ce qu’on a refusé si longtemps, et plus encore. On a même lâché, de façon inéquitable il y a quelques années, pour ce qu’on appelle le secteur « deux », secteur privilégié qui bénéficie de la liberté des tarifs sans aucune contrepartie, et sur un mode Belge, "une fois seulement", ce secteur étant pour tous les médecins installés désormais gelé. Or on risque bien demain de lâcher pour tout le monde, toujours sans aucune contrepartie si on attend d’être débordé par la pression ce qui serait une catastrophe, car les assurés, en dépit des cotisations extrêmement onéreuses qu’ils payent, ne seraient plus remboursés que très partiellement, donnant à nouveau l’occasion aux assureurs complémentaires d’étendre leur champ d’action et d’accroître leur apparente légitimité, et surtout aux prélèvement quasi obligatoires, et donc aux dépenses dédiées obligatoires, d’encore augmenter. Qu’on soit sous la chape de la dotation globale pour l’hôpital, ou sous celle des tarifs conventionnels bloqués pour les médecins, le scenario et le dénouement sont les mêmes. La situation est particulièrement injuste pour les médecins qui jouent le jeu conventionnel, (comme elle l’a été pour les hôpitaux les mieux gérés), les médecins référents et les spécialistes du secteur un, qui devraient pourtant être les partenaires privilégiés des caisses, et qui sont précisément ceux qui sont le plus sanctionnés par cette politique tout azimut. Comme les assurés, ils sont eux aussi, les héroïques dindons de la farce, ils en sont même les super héros, ce qui explique la jacquerie médicale du passage forcé en secteur 2.

D’un autre côté, les partisans des solutions radicales, oublient souvent qu’on ne peut pas conventionner une partie seulement du corps médical, car les assurés pourraient alors réclamer la part de cotisation qu’ils versent pour s’assurer ailleurs, et les médecins hors convention exiger que les prélèvements obligatoires soient restitués aux patients qu’ils soigneraient, afin d’en être payés. Un déconventionnement marginal a peu d’impact, mais en grand nombre, il porte en germe la remise en cause de la solidarité. Ceux qui préconisent d’accréditer un nombre limité de médecins oublient que la contrepartie de la cotisation obligatoire est l’obligation de conventionner. Cette situation existe cependant dans d’autres pays ; En Espagne par exemple, les patients qui choisissent une assurance privée car ils ne veulent pas aller consulter dans les dispensaires gérés par les Generalitat, continuent bien de payer des impôts, et sont donc dans la situation de surcotiser, et les assureurs complémentaires sont alors des assureurs supplémentaires. Mais cette situation est plus récente, l’offre de soin publique est moins large et moins confortable qu’en France, et enfin la dépense – et donc le prélèvement obligatoire – sont beaucoup moins important, puisqu’un Catalan coûte en dépenses publiques de soins la moitié de ce que coûte un français. Ce qui est tolérable au-delà des Pyrénées ne le serait peut-être pas en deça.

 

Un secteur conventionneé et un secteur associé

La seule solution consiste donc à instaurer un « conventionnement privilégié » proposé aux médecins et assurés qui en acceptent les avantages et les limites, sans exclure complètement du système les autres. Dans un secteur qui serait donc dit « conventionné », tous les assurés qui acceptent de contractualiser avec un médecin référent – ou une structure référente - bénéficieraient par exemple de soins et de services gratuits, sans qu’il leur soit nécessaire de prendre une mutuelle. Tous les autres relèveraient d’un deuxième secteur, appelé par exemple « secteur associé », et devraient se payer les soins et services de confort qu’ils exigent, ou surcotiser à l’assurance qui prendra en charge ces soins et services, sachant qu’on devra néanmoins leur rendre une forme de remboursement afin « d’amortir » leur CSG et autres prélèvements toujours obligatoires, au titre de la solidarité. On peut ainsi imaginer diverses formules de remboursement forfaitaire, mais plafonné à l’acte, à l’assuré, à l’année ou au professionnel, afin de ne pas se limiter, autant que faire se peut, à des contrôles gendarmesques toujours difficiles à mettre en oeuvre. Il faut en effet éviter la tentation d’accumuler des actes fictifs qui permettraient malgré tout d’arriver à un remboursement quasi intégral. Au demeurant, si on imagine un conventionnement à deux étages, il faut bien s’interroger sur la façon dont les intéressés bénéficieraient de soins pour les maladies graves et du droit à l’hospitalisation. Il s’agit dans cette perspective de garantir un prélèvement obligatoire de solidarité, gagé en retour par un remboursement minimum assorti d’outils de maîtrise des dépenses à caractère tarifaire pour tout ce qui concerne les prestations ordinaires. Une autre solution plus radicale consiste à ne prendre en charge pour les assurés du secteur « associé » que l’hospitalisation, mais si, comme on le propose par ailleurs, l’hôpital est financé par un prélèvement différencié, on court alors à nouveau le risque d’une remise en cause du caractère obligatoire du reliquat de CSG et de cotisations dites "partonales" finançant la médecine de ville. Une solution intermédiaire consiste à garantir aux assurés du secteur « associé » la prise en charge de l’hospitalisation, qu’elle soit dans un établissement privé ou public, et éventuellement celle des maladies les plus graves en médecine de ville, à partir d’une nouvelle liste limitée des ALD, et de leur protocolisation. Mais pour l’ensemble des soins dit de « confort », à charge pour eux de se trouver un assureur véritablement « complémentaire ». C’est un éventail de solutions qui doit être mis à l’étude et soigneusement soupesé, car les assureurs complémentaires qui prendraient en charge les assurés du secteur associé ne doivent ni se retrouver qu’avec une minorité de clients, et un panier de soins étroitement limité au soins de confort, ni avec un trop grand nombre d’assurés, le secteur conventionné se contentant alors de prendre en charge les gros risques.

Cette répartition crée certes une médecine à deux vitesses. Le Danemark connaît un tel système. Une minorité de la population a d’ailleurs adhéré au « secteur 2 », moins bien remboursé, mais qui permet de sortir de l’obligation de consulter un médecin de quartier. Au demeurant, des options intermédiaires peuvent être proposées en autorisant une relative liberté de nomadiser dans le secteur conventionné, en contrepartie de cotisations plus élevées. Le principe consiste à responsabiliser les comportements, non point en déremboursant des soins supposés inutiles ou relevant d’un supposé « petit risque », ou pire encore en déremboursant partiellement des soins nécessaires, mais en sanctionnant financièrement les prétentions de confort des usagers. Une médecine à deux vitesses n’est plus un scandale, elle est une nécessité dans une société de « consommation », car la bonne vitesse, c’est naturellement la première, celle de tout ce qui est strictement « médicalement nécessaire et suffisant », même si l’offre est un peu austère.

Nous sommes d’ailleurs déjà dans un secteur à plusieurs vitesses, puisque les assurés en ALD, ceux qui ont droit à la CMU ou ceux qui sont hospitalisés sont déjà plus ou moins pris en charge à 100%, mais sans exigences particulières. Certes, on ne manquera pas de crier à la privatisation déguisée. Mais, plutôt que laisser la Sécurité sociale épuiser ses finances à rembourser n’importe quoi, les cures thermales, l’homéopathie, la bobologie, demain les consultations des voyantes et des gourous, ne vaut-il pas mieux laisser à d’autres l’os à ronger des prestations de « confort », et permettre enfin à l’ Assurance maladie de ne prendre en charge avec l’argent de la solidarité, que ce qui est strictement médicalement nécessaire et suffisant, ce qui devrait être son travail et sa gloire.

Cette organisation répondrait mieux à ce qu’on prétend être la « tradition française » de liberté de choix, dont on nous dit qu’elle serait « culturellement impossible à remettre en cause » ; au demeurant personne ne songe à la remettre en cause, c’est donc la possibilité de nomadiser qui est contestée, chacun pouvant toujours choisir le médecin qu’il veut, pour autant qu’il ne puisse plus lui mettre la pression pour en exiger n’importe quelle prescription, en ayant la possibilité d’aller consulter et donc réclamer ailleurs. Elle a par ailleurs l’avantage de ne pas désespérer complètement les médecins spécialistes et les assureurs complémentaires, qui peuvent trouver du grain à moudre dans un grand secteur « associé », assorti de la liberté des tarifs tant réclamée, avec des clients dont on ne doute pas qu’ils seront médicalement choyés et assurantiellement surprotégés, mais qui ne pèseront plus sur le budget de la solidarité. C’est en tout cas le seul moyen de rendre à peu près acceptable par tous le recentrage de l’Assurance maladie sur le terrain légitime des véritables soins, en s’appuyant non pas seulement sur des médecins référents, mais sur un réseau de « structures conventionnées référentes », offrant des soins protocolisés.

 

Les structures conventionnées référentes

L’échec relatif de la formule du « médecin référent », présentée à l’époque comme une machine de guerre contre la libre consultation des spécialistes, voire de la libre hospitalisation, doit porter leçon sur ce qu’il convient de faire. La situation d’arriération dans laquelle se trouve la France en matière d’orientation dans le système de soin peut-être une chance, celle d’innover en inventant des formules qui sortent des deux caricatures diabolisées dans lesquelles on s’enferme depuis la création de la sécurité sociale : celle des dispensaires de soins avec des professionnels salariés d’un côté, et celle du médecin libéral pur et dur, payé à l’acte de l’autre. Mais la question est-elle aussi cruciale qu’on a pu le penser lors des premières polémiques autour du médecin référent ? Le but de la manœuvre n’est pas prioritairement d’imposer un passage obligé par le généraliste pour consulter un spécialiste, voire pour s’adresser à l’hôpital. L’ambition est surtout de lever l’hypothèque de la nomadisation permissive d’un généraliste à l’autre, car ce qui est visé, c’est d’abord la surprescription médicamenteuse consécutive à cette possibilité. Pour le reste, on doit pouvoir négocier, s’agissant du passage du généraliste aux spécialistes, voire à l’hôpital, des accommodements, surtout dans une univers désormais protocolisé, et avec deux secteurs. Au demeurant, rien n’interdit d’avoir des médecins spécialistes référents, ou associés à une « structure référente », à travers les réseaux de soins par exemple.

La multiplication des réseaux de soins, ce qu’on nous présente comme étant une « indispensable coordination » entre la médecine de ville et l’hôpital, les problèmes des urgences et de la permanence des soins, tout cela montre que l’ère des formules du passé est peut-être terminée. Pourquoi en effet n’imaginer qu’une technique unique de médecin généraliste libéral référent ?

En Catalogne par exemple, les collectivités locales gestionnaires des structures de santé proposent à des acteurs divers de contractualiser avec elles pour élaborer une offre de soins répondant aux besoins de la population. On pourrait ainsi imaginer qu’il y ait dans des campagnes des généralistes référents, mais aussi des cabinets référents regroupant médecins, infirmières et kinésithérapeutes, et dans des bourgs des hôpitaux locaux qui, en association avec des mairies, des pharmaciens et des médecins par exemple, montent sous des formes juridiques diverses des structures référentes, tandis que des cabinets de généralistes et de spécialistes proposeraient en ville des groupes médicaux conventionnés. Ces structures référentes, bénéficiant de la formule de conventionnement privilégié, négocieraient avec les caisses des budgets d’actes, de services et de fournitures, avec des engagements par exemple de prescriptions de médicaments génériques et surtout de respect des protocoles, mais aussi d’actes de prévention, et de respect de budgets – au moins indicatifs – de dépenses de santé.

On peut ensuite, selon les acteurs, négocier des solutions de maîtrise des dépenses différentes. Un médecin référent peut s’engager à respecter soit une enveloppe opposable de prescription (sauf incident sanitaire particulier dans sa clientèle évidement), soit, s’il ne veut pas entendre parler de maîtrise comptable, un périmètre de soins et de service protocolisé, assorti d’un quota de génériques par exemple. Une structure référente peut négocier un budget global de fonctionnement, à charge pour elle de le respecter, avec naturellement des possibilités de discussion en cas de problème sanitaire particulier. Tous doivent respecter les protocoles de soins quand ils existent, gérer un dossier médical dématérialisé, et accepter l’informatisation qui permet l’évaluation, et donc la confirmation ou non de leur exercice dans le secteur conventionné : ce qui s’impose difficilement à tous les professionnels de santé conventionnés d’office, se négocie plus aisément avec des partenaires avec lesquels on contractualise. Au-delà, les partenaires Assurance maladie et acteurs référents de soins peuvent s’associer pour lancer des appels d’offre d’achat de médicaments par exemple, et contractualiser les modalités de la fameuse coordination ville-hôpital avec les établissements. On peut espérer passer d’un contexte conflictuel permanent à une ère de tous les possibles.

 

Grands drames et mesurettes

La France est coupée en deux, du moins celles des décideurs : D’un côté il y a ceux qui estiment qu’il faut, un grand soir venu, révolutionner le système ; de l’autre, il y a ceux qui estiment qu’il faut réformer petit à petit, par touches successives. Ces deux propositions risquant l’une et l’autre de conduire à un relatif immobilisme, il faut peut-être envisager de décidément restructurer, mais en hâtant lentement, en imaginant qu’une nouvelle organisation puisse se superposer progressivement à l’existant.

La mise en œuvre des réseaux de soins, malgré les limites et les dérives actuelles, peut être considérée comme une maquette de certaines structures référentes. Certes, les expériences du moment ont surtout consisté à financer des moyens logistiques et du personnel pour un nombre de patients parfois très limité, qui bénéficient pour leur part de prestations dérogatoires financées par une enveloppe spécialisée de l’Ondam (dite « 5ème enveloppe »). Certes, il s’est agit parfois d’abonder au passage les dotations hospitalières. Dans la plupart des cas, si on rapporte le coût au patient, il est démesuré, et on peut comprendre que la Cnamts ait été réticente à la mise en œuvre sans précautions de ces réseaux, qui ont constitué au passage une aubaine financière disproportionnée pour nombre d’officines qui vendent des techniques d’évaluation. Mais peut-être faut-il relativiser en partie ce constat : s’agissant des dépenses de fonctionnement des réseaux, on peut espérer avec le temps mutualiser les moyens logistiques entre plusieurs réseaux qui devraient se fédérer, en tout cas il faudra bien l’exiger un jour, et surtout on aurait été bien inspiré de demander aux caisses qui savent le faire, d’en cogérer la partie administrative, avec les gains de productivité qu’elles peuvent dégager de la dématérialisation des flux. Il est certainement aussi intéressant de demander aux Caisses de s’investir dans la cogestion d’une offre de soin protocolisée et évaluée, plutôt que prendre le risque de succomber à terme au goût du poison délicieux de la bureaucratie, qui menace toute administration que la technique libère soudainement du poids de tâches fastidieuses. Ce n’est pas encore le cas, puisque l’Assurance maladie a immédiatement investi ses premiers gains de productivité dans le service aux assurés, et avec un succès remarquable, mais le risque d’être submergé par des enjeux certes « majeurs et stratégiques », mais moins pragmatiques que celui du service au client, reste non nul. Par ailleurs, les dépenses des réseaux en matière d’acte dérogatoires doivent être relativisées ; elle paraissent importantes car elles sont dans une enveloppe dédiée qui les met sous une lumière crue, mais elle sont, par rapport à ce que paye tout les jours une caisse ordinaire, très limitées, et elles se substituent certainement pour partie à des dépenses qui de toute façon auraient été prises sur le risque ordinaire, et "en aveugle", si les réseaux n’existaient pas. En réalité, il faut substituer et non ajouter.

Les réseaux peuvent constituer cependant des exemples de « structures coordonnées », qui doivent arrêter des protocoles de soins précis, et accepter d’être ensuite évaluées. En contrepartie, l’Assurance maladie accepte de prendre en charge des dérogations tarifaires qui élargissent le périmètre remboursable. Ces structures sont adaptées à des pathologies, à des populations, et on peut imaginer qu’elles pourraient être promues et mises en œuvre par de nombreux acteurs.

 

Les glissements progressifs d'un système à l'autre

On peut espérer qu’un appel à la contractualisation donnerait initiative et imagination aux acteurs concernés, pour monter des structures de soins référentes répondant d’assez près aux besoins locaux d’une population. Des mutuelles, des assureurs, des établissements de santé, des collectivités locales peuvent donner vie à des formules souples, nouvelles et adaptées au contexte pour élaborer une offre de soin innovante. Les caisses pourraient enfin négocier un rapport qualité prix des soins, avec des partenaires privilégiés et responsabilisés ; Comme toute révolution nécessite du temps, la mise en œuvre d’une telle formule ménage des espaces de transition. On peut, territoire par territoire, n’imposer un choix entre les deux secteurs, que lorsque l’offre de soin locale du secteur conventionné est considérée comme suffisante. Il s’agit de faire naître des sortes de HMO parapubliques, afinde pouvoir enfin faire du managed care sans remettre encause l’éthique de la solidarité et la qualité des soins ;

On peut ainsi imaginer que demain, on trouvera dans tel village ou tel quartier des généralistes référents, qui assurent la couverture intégralement gratuite d’un périmètre de soins, protocolisé pour ce qui mérite de l’être, avec une rémunération convenable mixte à la capitation et à l’acte. Ailleurs, dans un bourg, c’est un hôpital local, espèce en voie de disparition, qui crée un GIE avec l’aide d’une mutuelle, quelques professionnels de santé locaux, la mairie, et l’aide des fonds issus du FAQVS, pour proposer une offre de soins référente, avec un budget qui sera négocié avec l’Assurance maladie. Dans telle ville, c’est un cabinet de médecins, généralistes et spécialistes, qui s’associe avec des paramédicaux, et propose un cabinet de groupe référent, qui là aussi, négociera un budget avec les caisses. Ailleurs, un réseau des soins spécialisé dans une pathologie, s’installe comme réseau référent, et négocie de même un budget avec l’Assurance maladie. Les caisses suscitent et encouragent ces structures conventionnées, voire en cogèrent en participant à l’administration de la logistique ou prennent éventuellement l'initiative d'en créer, où on en manque. Elles exigent le respect de soins protocolisés, évalués, ainsi que des prescriptions de génériques, participent à des marchés de médicament, et négocient des enveloppes d’actes et de prescriptions opposables, à tout le moins indicatives.

Les assurés qui n’adhèrent pas à ces structures continuent d’être remboursés sur les bases actuelles, mais ces bases de remboursement sont figées à partir d’une date départ, les honoraires sont progressivement libérés si des structures référentes en nombre suffisant se créent. Au fur et à mesure que des structures référentes se mettent en place, ceux qui le veulent y adhérent, et bénéficient donc d’une médecine de qualité gratuite, mais acceptent contractuellement de ne s’adresser qu’à leur structure référente, en tout cas pour être pris en charge. Quels sont les risques d’une telle réorganisation ?

D’une part, on peut se trouver avec une insuffisance de structures référentes pour couvrir la population, au moins dans certains territoires, et d’autre part les meilleurs médecins risquent de privilégier le secteur associé, dans lequel les tarifs sont libres.

Les limites de ces risques se conjuguent de façon cohérente les uns avec les autres. Si on conditionne la libération progressive des honoraires du secteur associé à la montée en charge d’un nombre suffisant de structures référentes, tout le corps médical aura intérêt à s’y intéresser. En tout cas, on peut passer d’une logique de combat à une situation d’alliance objective, dans laquelle un plus grand nombre de médecins référent contribue à une plus grande liberté tarifaire pour les autres.

Par ailleurs, se pose la question de la liberté pour les assurés qui adhèrent à une structure référente, de prendre une assurance complémentaire pour pouvoir, à l’occasion, consulter à leur guise – et à celle de l