Dossier |
" LA COMPLEXITE"
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INTERVIEW DU 9 NOVEMBRE 2000 AVEC LE MEDIATEUR DE LA MSA : Louis GOUPILLEAU Emmanuel GODARD |
E.S. : Comment définissez-vous la Médiation ? Quel sens donnez-vous à ce mot ?
La médiation est souvent présentée comme un mode de règlement amiable des différends. Elle se fait par lentremise dun tiers qui est neutre et indépendant " le médiateur ". Celui-ci na aucun pouvoir. Son autorité est morale : il na que lautorité que lui reconnaisse les parties en présence. Cest pourquoi le médiateur ne peut intervenir quà la condition dêtre reconnu et accepté par chacune des parties en présence.
La médiation se fonde dabord sur lécoute, la compréhension et la volonté de créer un lien.
E.S. : Quelle différence faites-vous alors avec la conciliation ?
La conciliation fait partie des techniques classiques de règlement non juridictionnelles des litiges. Elle veut avant tout inciter les parties à un accord. Il est vrai que lon confond souvent médiation et conciliation. Dans le secteur privé, le conciliateur, qui est nommé par le juge, est un auxiliaire de justice. En médiation, on accepte de sen remettre librement à un tiers : le médiateur.
Par ailleurs, le médiateur, qui agit au nom du bon sens et de léquité, fait cheminer les parties en essayant de voir où est lintérêt commun, pour trouver ensemble la solution à leur problème. Le médiateur ne tranche pas, il laisse la décision aux parties. Dans sa mise en uvre, cette décision revêt alors la force dune volonté commune.
La France a des services publics qui doivent être au service du public. Pourquoi la nécessité dune médiation entre un usager, un assuré et les responsables dun service public ?
La complexité des situations, lenchevêtrement des lois et règlements, et, dune manière générale, lévolution même de la société, au sein de la cité, de la famille, de lentreprise, engendrent une multiplication des difficultés. Par ailleurs, se développent de plus en plus ce quon appelle des espaces intermédiaires qui sortent de la généralité des cas à laquelle veut répondre la loi ou le règlement. Doù la nécessité de trouver de nouveaux modes de gestion et de règlement des conflits.
Rétablir le dialogue, dans lécoute et le respect dautrui, devient aujourdhui une exigence de la société. Cest souvent le moyen de dénouer bon nombre de problèmes, en faisant en sorte que certaines situations particulières ou exceptionnelles soient mieux prises en compte.
Le domaine public néchappe pas à ce phénomène, ce qui conduit bon nombre dinstitutions à se doter elles-mêmes dune médiation spécifique.
E.S. : On débouche sur un autre rôle du médiateur ?
Cest ce quon appelle son action réformatrice. Certaines situations particulières peuvent révéler une inadaptation de la règle. Si celles-ci se répètent, cest quelles nont pas de caractère exceptionnel. Le médiateur ne propose pas un traitement individuel du dossier, sauf à prendre le risque de créer un précédent, ce quil ne peut pas faire.
En revanche, sur la base de ce constat, il peut suggérer la modification dun texte pour ladapter à ces situations particulières ou pour remédier à des iniquités qui lui paraissent flagrantes dans lapplication de certaines règles.
Là encore, le médiateur, par son rôle de proposition, contribue à mieux remplir la mission de service public en proposant les adaptations nécessaires.
Il y a environ 25 ans que le Médiateur de la République a été mis en place. Quel est lapport de la médiation au sein du régime agricole ? Le Médiateur de la République a une compétence vis-à-vis du régime agricole.
La compétence du Médiateur de la République sexerce à légard de lensemble des administrations comme des services publics dans leurs relations avec les administrés ou les usagers. Mis à part quelques domaines assez limités, son champ de compétences se recouvre avec celui du médiateur de la MSA, puisque la mise en uvre de la protection sociale agricole est aussi une mission de service public.
Toutefois, les modalités de saisine sont différentes. Le Médiateur de la République ne peut être saisi que par lintermédiaire dun parlementaire. Notons quil est plus facile de saisir ses délégués départementaux qui agissent en son nom sur les affaires les plus simples.
En fait, le Médiateur de la République examine chaque année 50 à 60 dossiers concernant les Caisses de MSA. Les dossiers suivis directement par les délégués départementaux ne semblent pas très nombreux. Si on rapproche ces chiffres du nombre de dossiers examinés annuellement par les CRA, on comprend alors la volonté des responsables du régime agricole de rechercher un voie complémentaire de règlement des litiges entre les assurés et leur Caisse. En effet, on estime à 3 700 les seules réclamations portant sur lapplication des règles et la moitié dentre elles ne trouvent pas de solution au niveau des commissions.
Cest lintérêt dune médiation spécifique, qui se trouve renforcé par la nécessité, selon les responsables du dispositif, de chercher à harmoniser les solutions pour mieux prendre en compte les situations particulières dans ce quelles ont dexceptionnel. Cest une façon daméliorer la qualité du service et en quelque sorte lapport dune médiation spécifique.
Lors de la mise en place du dispositif de médiation en MSA, une coordination entre le Médiateur de la République et moi-même est apparue indispensable de part et dautre dans un souci defficacité. Dans cet esprit un protocole a été élaboré entre les deux institutions et signé le 19 juin dernier ; celui-ci assure, selon des modalités précises, la coordination dans le traitement des dossiers qui pourraient être soumis en même temps aux deux médiateurs.
Enfin, dans les modalités retenues en MSA, je me suis beaucoup inspiré des procédures, ainsi que des méthodes de travail et des approches du Médiateur de la République, fruit dune expérience de plus de 25 années.
Une médiation au sein de la MSA : Le régime agricole a des élus locaux, des échelons locaux, une assemblée générale annuelle, des administrateurs. Ce sont autant de lieux de médiation, de médiateurs. Pourquoi la nécessité de mettre en place une médiation ?
Les initiateurs ont retenu le processus de médiation en MSA comme moyen daméliorer la qualité du service en renforçant la capacité découte et de dialogue entre les assurés et leur organisme de protection sociale. Ils ont voulu faire de la médiation une voie complémentaire de règlement des litiges. Il ne sagit donc pas de se substituer aux différentes instances des caisses.
Si on ajoute aux chiffres cités précédemment le nombre daffaires portées chaque année devant les TASS, on peut considérer quil existe un réel besoin. Ce besoin me semble aujourdhui dautant plus évident que, dans la plupart des cas, les commissions de recours amiable, tenues dappliquer la règle de droit, éprouvent de réelles difficultés à sen écarter pour prendre en considération les situations particulières quelles sont appelées à connaître. Jobserve quil existe à ce niveau une assez grande déception de la part des administrateurs, de ne pas pouvoir répondre plus favorablement à certaines situations. Lorsque les CRA prennent des décisions dérogatoires, même si elles sont très argumentées, elles ne sont pas toujours approuvées par la Tutelle.
Par dailleurs, le dispositif de médiation en MSA offre également la possibilité aux caisses de pouvoir elles-mêmes saisir le médiateur avec laccord de lintéressé notamment lorsquelles rencontrent des difficultés dapplication dune règle et que celle-ci leur paraît inadaptée.
E.S. : Vous donnez un rôle important à la CRA ?
En matière de saisine, il y avait deux possibilités : la saisine directe ou la saisine après le passage du dossier en CRA. Cest cette seconde solution qui a été retenue. Cest à mon sens la seule envisageable dans le secteur de la protection sociale et dans une institution mutualiste. La CRA est le point de passage obligé pour saisir le médiateur dun différend entre un assuré et sa caisse. Compte tenu de son rôle et aussi de sa composition qui fait une large place aux administrateurs de la caisse, la CRA est une instance de proximité. Elle est en mesure dappréhender les situations individuelles dans tous leurs éléments et dans leur contexte. Elles sont donc à même dinstruire valablement les dossiers et dargumenter leurs avis même si elles ne peuvent y répondre favorablement. Car, il faut bien reconnaître que leur marge dappréciation dans lapplication des règles est très réduite.
Un bon fonctionnement des CRA est de nature à faciliter mon travail. Cest en ce sens quelles constituent, en quelque sorte pour moi, le premier échelon du processus de médiation en MSA.
La complémentarité sexerce concrètement : les dossiers qui font lobjet de recommandations de la part du médiateur sont soumis de nouveau à la CRA pour décision et, parallèlement, la tutelle en est informée. Ainsi, le dispositif de médiation fonctionne en complémentarité et il ne peut déresponsabiliser les administrateurs des caisses.
E.S. : Quelle est lindépendance du Médiateur ?
En médiation institutionnelle, lindépendance du médiateur peut poser question. Dans le cas précis, jai été nommé par le Conseil Central de la MSA pour un mandat de trois ans, renouvelable une seule fois. La caisse centrale met à ma disposition les moyens matériels et humains nécessaires à lexercice de ma mission. Il ny a pas et il ne peut pas y avoir de lien hiérarchique entre le services du médiateur et la caisse centrale. Le médiateur même placé auprès de la caisse centrale ne peut recevoir dinstruction de personne. Jagis en toute indépendance. Tous les actes qui participent à la médiation se préparent sous ma seule responsabilité. Ce sont là les conditions de toute médiation institutionnelle, de lindépendance et de la neutralité du médiateur. Ces différents points sont dailleurs repris dans la charte de la médiation en MSA, qui définit les relations entre les caisses et le médiateur.
Linstitution comme le médiateur doivent veiller à garantir les conditions de cette indépendance, sans laquelle il ne peut y avoir médiation. Il est nécessaire en permanence de pouvoir aborder les situations avec recul, dexercer un regard critique, dentendre de la même façon lassuré comme la caisse sans privilégier lun contre lautre, de faire preuve dune très grande rigueur dans lanalyse des dossiers. Cela demande beaucoup dimplication personnelle, car la médiation est toujours un acte personnel.
E.S. : Pourquoi avez-vous été intéressé par cette responsabilité, telle que nous venons de lévoquer ?
Ma démarche, dans les différentes fonctions que jai été appelé à exercer au cours de ma carrière professionnelle, a toujours été proche de la médiation, qui est une démarche découte, douverture, de dialogue et de respect de linterlocuteur.
Dans mes diverses expériences, jai appris à ne pas cultiver les divergences, mais plutôt à réunir les parties sur lessentiel et à rechercher leur intérêt commun.
En prenant ma retraite, jai mis à profit la première année pour approfondir la démarche de médiation. Alors que jenvisageais de me consacrer à la médiation en entreprise, lopportunité sest présentée à la MSA. Ce qui ma intéressé, cest dabord le contexte agricole que je retrouvais - ayant fait toute ma carrière au sein des organisations professionnelles - mais encore plus de faire de la médiation dans le cadre dune institution mutualiste. En effet, la médiation nest-elle pas fondée sur les valeurs dans lesquelles se reconnaît le mutualisme : lentraide, la solidarité, le respect dautrui et aussi le sens des responsabilités ?
E.S. : Comment créer quelque chose dans lensemble formé par la MSA, le Médiateur de la République, la Tutelle ?
Ce qui me paraît prometteur, cest la démarche volontariste de la MSA. Le processus de médiation na pas été imposé. Il a été voulu et conçu par ses responsables comme moyen daméliorer encore plus la qualité du service auprès des assurés. Il est inscrit comme tel dans le contrat dobjectif passé entre la MSA et lEtat.
Pour affirmer cette démarche, la mise en place du dispositif repose sur ladhésion individuelle de chacune des caisses. Il faut rappeler que les modalités ont été arrêtées lors de la dernière assemblée générale de juin 2000. Or à ce jour, 73 caisses sur les 83 ont confirmé leur adhésion. Jy vois là des conditions très favorables à la réussite du processus et donc au travail du médiateur.
Dans un domaine comme celui de la protection sociale qui est à la fois complexe et très réglementé, où il existe une culture de la règle, la démarche de médiation répond dabord à un réel besoin. Elle devrait apporter un peu de souplesse dans lapplication des règles, éventuellement contribuer à leur adaptation, et aussi donner le sentiment aux assurés quils peuvent être encore mieux entendus dans la défense de leurs droits. Le processus de médiation devrait, du moins je lespère, participer au meilleur accomplissement de la mission de service public dans le domaine de la protection sociale agricole.