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JACQUES LACAN , PSYCHANALYSE ET SECU

Dès lors qu’elles sont facturées par un psychiatre diplômé en médecine, Les CPAM remboursent sans trop se poser de questions des séances de psychanalyse longues, coûteuses, dont l’efficacité est pourtant mise en cause par de nombreux acteurs, y compris médecins, qui " n’y croient pas ", comme s’il s’agissait d’une nouvelle religion.

Par ailleurs, on constate une augmentation importante des phénomènes dépressifs, souvent attribués au contexte social et professionnel actuel. Enfin il paraît qu’on consomme dans notre beau pays trois fois plus de psychotropes et de somnifères qu’ailleurs, et cela pose bien des questions.

ELAN SOCIAL entrouvre un dossier difficile, qui mériterait un débat, car nous sommes face à ce qui devient un problème de santé publique, et qui le sera vraisemblablement de plus en plus, avec d’ailleurs des conséquences annexes inattendues : les directeurs de caisses qui sont montrés du doigt (comme d’autres responsables de ce pays) pour cause de " harcèlement moral " ou de " souffrance au travail " en savent quelque chose. Il y a là un véritable problème émergent. Or c’est une approche sans doute simpliste de croire qu’un environnement social et professionnel est une cause de dépression, et c’est probablement confondre l’origine d’un mal avec son révélateur.

Personne ne détient de solution toute faite, mais il est temps peut-être de tenter une première approche de compréhension de ces problèmes. La psychanalyse est réputée être pleine de mystère pour ceux qui n’y sont pas initiés, ce qui est le cas de l’auteur du présent article. Jacques Lacan a de surcroît une réputation méritée d’être d’un hérmétisme quasiment impénétrable à tout profane. Malgré tout, on prendra le risque de se livrer à une tentative de vulgarisation, car on ne peut, quand on est acteurs de santé publique, s’en tenir à quelques idées reçues, sarcastiques ou pas sur le sujet.

G. ARCEGA


LES TROIS MUSES LACANIENNES : PSYCHANALYSE , LINGUISTIQUE ET STRUCTURALISME

Dans le siècle que nous venons de quitter, on retiendra les noms de Freud, Saussure, Lévy-Strauss et enfin Lacan. On pourrait ajouter, à l’occasion d’un débat plus approfondi, George Bataille.

Jacques Lacan est un personnage contreversé, connu du grand public pour avoir tenu pendant plusieurs années des " séminaires " très médiatisés. Son génie a été, comme ont dirait aujourd’hui de " mettre en synergie " les concepts de tous les autres, pour redonner à la psychanalyse une base conceptuelle renouvelée et enrichie à la lumière des apports de la linguistique et de l’ethnologie.

Les mots pour le dire (1)

Tout le monde connait Freud, la psychanalyse et ses concepts fondamentaux : L’enfant doit être séparé de sa mère pour devenir un petit homme, et c’est le père qui formule l’interdit Oedipien.

Ferdinand de Saussure pour sa part, a énoncé les grands concepts de la linguistique : la langue est d’abord orale, l’écriture est seulement une de ses occurences. Un grammaire à prétention scientifique n’est pas normative, elle décrit objectivement le fonctionnement du langage parlé, et elle est synchronique, elle décrit son état du moment, sans se référer à l’étymologie. La linguistique a ainsi formalisé les systèmes phonétiques des différents langues, et élaboré un alphabet phonétique international. On sait que chaque langue est constituée d’un nombre fini de phonèmes, dont la combinaison permet la création d’un nombre infini de mots.

La compréhension de la syntaxe est plus complexe, et a donné naissance à des écoles qui ont parfois beaucoup polémiqué autour des concepts d’inné et d’acquis, concepts qui débouchent vite sur des considérations idéologiques. L’Américain Chomsky, qui a élaboré une grammaire générative s’est trouvé à ce sujet au centre de discussions passionnées dans les années 70.

Enfin il y a l’étude du sens, qui se décline dans plusieurs disciplines proches, la sémantique, la sémiologie, la sémiotique etc...C’est un domaine plus difficile à décrire et à comprendre. Les concepts fondamentaux posés par Ferdinand de Saussure semblent en tout cas à peu près acquis : nous parlons ou nous écrivons avec des sons ou des lettres (des phonèmes et des graphèmes), qui constituent des " signifiants ", que l’on entend ou qu’on lit. Ces signifiants renvoient à un sens, à un " signifié ", et le lien qui unit les deux est arbitraire, ce qui justement, permet la conceptualisation.

Aujourd’hui, des compétences linguistiques alliées à celles d’informaticiens donnent naissance à une nouvelle spécialisation, celle des " Industries de la langue ", dédiées aux logiciels de tradution.

Levy Strauss, inspiré par la linguistique, est considéré comme étant le père du Structuralisme. L’approche structurale tente de comprendre une organisation en considérant que c’est un système fermé, qui s’explique par les rapports qu’ont entre eux les éléments qui le composent. Levy Strauss a, comme on le sait, étudié les structures de la parenté dans les tribus primitives, structures qu’il a formalisées à partir de l’échange des femmes, et la prohibition de l’inceste, puisqu’il faut bien se reproduire, de préférence en cherchant des partenaires hors de la parenté, c’est à dire chez le voisin qui peut être hostile.

L’inconscient est structuré comme un langage

Mais Jacques Lacan dans tout cela? On notera d’abord qu’il connaissait Lévy Strauss qui était son ami, ainsi que Jakobson, un grand linguiste, qui était aussi son ami. On remarquera aussi que ces deux personnages, s’ils assistaient parfois à ses séminaires, étaient plutôt ignorants en matière de psychanalyse, et ne comprenaient pas les théories de Lacan. C’est ainsi que Jakobson faisait remarquer à ce dernier qu’il ne peut pas y avoir de " signifiant sans signifié ", alors que Jacques Lacan pour sa part, parlait d’un système de signe très particulier qui est celui du langage des rêves, des lapsus, des jeux de mots, de la poésie.

Lacan donc reprend les théories de Freud, il se dit d’ailleurs Freudien et non Lacanien; Mais il ressource ces théories, qui étaient en train de se scléroser sous l’égide d’une Nomenklatura de la psychanalyse, Nomenklatura qui d’ailleurs l’a exclu, inaugurant une tradition de condamnation réciproques et de rivalités d’écoles dans l’univers des psy, qui existe encore aujourd’hui.

Jacaques Lacan postule donc que l’inconscient est structuré comme un langage. Les signes qui permettent de décoder ce langage ont été découverts par Freud : ce sont les jeux de mots, les lapsus et le rêve. Lacan formalise plus précisément ces concepts en décrivant l’inconscient comme une " chaîne de purs signifiants ", qui ne prennent du sens que les uns par rapport aux autres, (constituant donc une structure), chaîne qui doit être remontée jusqu’au désir initial, dont le premier élément à pris sa place sous la forme d’un signifiant qui le symbolise et le détourne.

Il a tenté de nommer les occurrences de ce phénomène sous la forme de concepts complexes difficiles à appréhender car ils tentent d’appréhender une réalité difficile : ceux du phantasmes, du " petit a ", et de l’Autre (avec un grand A). Les deux figures de style qui permettent de comprendre et d’accèder à la chaîne de signifiants sont la métonymie et la métaphore. La poèsie, le rêve, les lapsus sont des portes d’accès à l’inconscient. Dans cette perspective, il n’y a pas les mêmes liens entre signifiants et signifiés que dans le langage ordinaire, ce qui explique aussi l’absurdité apparente des rêves.

Le langage et l’Oedipe

Le plus fort désir de l’enfant et de sa mère peut-être de rester en fusion. Le père, en interdisant cette fusion, crée une frustration chez l’enfant. Pour accèder malgré tout à la mère, l’enfant qui l’entend parler à un tiers, a alors le désir de passer lui aussi par l’intermédiaire du langage pour retrouver le lien maternel. Françoise Dolto dit qu’il faut être trois pour accéder à l’assomption au langage. C’est donc une frustration, une interdiction, qui autonomise le petit homme, et lui donne la parole. Et un enfant qui reste dans la fusion d’une mère qui refuse que l’oedipe s’accomplisse, même s’il paraît nager en plein bonheur, ce qui est le cas au début, risque de ne pas accèder au langage, et de devenir psychotique. Dans un cas moins grave, il sera seulement névrosé, et pourra donc guérir, précisément à l’aide du langage, en s’analysant.

Il s’agit donc de comprendre comment l’homme devient un être de conscience, de langage, et comment il accède à l’autonomie qui lui donne un pouvoir, au sens noble du terme, le pouvoir sur son environnement, qui est une forme de liberté. C’est un interdit posé par le père, celui du désir de la mère et de l’enfant de rester en fusion, (de rester en ‘’état de continuité’’ aurait dit G. Bataille), qui permet tout cela, et tout cela bien sûr est lourd de sens dans une société qui n’aime pas les interdits, et au sein de laquelle la sexualité et la famille se vivent différemment. Cela ne signifie certainement pas qu’une société qui étouffe sous une morale pudibonde et rigide serait préférable. Mais cela veut peut-être dire que la dialectique entre l’interdit et la liberté est probablement plus subtile que ce qu’on en dit dans les journaux.

Les théories de Lacan ont ensuite évolué vers des concepts très hermétiques. Ce fut d’abord l’époque des " mathèmes ", qui consiste en une recherche de formalisation mathématique des concepts mentaux. A suivi ensuite l’époque " Boroméenne ", consacré à l’étude des nœuds. Les scientifiques d’aujourd’hui, qui se penchent sur l’étude des structures imprévisibles ayant donné naissance notamment à l’utilisation des cristaux liquides, auraient peut-être aidé cette recherche, encore plus inaccessible au commun des mortels que la précédente.

Pourquoi voyons-nous de plus en plus de déprimés ?

On comprendra que le langage articulé, qui est étroitement lié à l’intelligence et à la conscience d’être, est bien plus qu’un simple outil de communication. C’est aussi un outil de la pensée, et, quand on l’associe au rite, il devient un instrument du pouvoir, tous les politiciens, les syndicalistes, les clercs et les gourous le savent. Mais le langage est aussi, et c’est de cela dont il est question ici, un remède qui guérit.

Reste la question, qui est un problème sanitaire majeur, de l’apparition supposée ou réelle d’un nombre de plus en plus important de dépressions dans notre temps et dans nos sociétés.

A ce sujet, peut-être faut-il très simplement faire un premier constat : une société moins évoluée, dans laquelle les hommes doivent chaque jour gagner durement leur pain, est en contrepartie relativement protégée des blessures mentales. Se battre tous les jours pour gagner sa vie, c’est fatigant, mais c’est un but obligé qui évite de se poser des questions, et c’est en quelque sorte un remède naturel à des dépressions qui étaient probablement tout aussi nombreuses dans le passé, mais qui étaient masquées, sauf justement pour une minorité inactive.

La société des loisirs a un revers qui est justement à l’opposé de celui d’une société de pénurie : dans cette dernière ont risquait d’être un forçat du travail, dans celle d’aujourd’hui le risque est celui du chômage. Mais l’abondance des biens, et la moindre activité des hommes laissent apparaître au grand jour les dépressions qui ont sans doute toujours existé en l’homme. Ceux qui prédisaient dans les années 70 l’avènement d’une société ‘’des loisirs’’ n’avaient pas prévu ce petit détail.

La société d’abondance a un deuxième revers, et de taille, elle multiplie les supports de la dépendance. Une névrose peut se " stabiliser " dans une dépendance. Les déprimés du passé pouvaient être soumis à l’alcool, au sexe, au jeu, plus récemment au tabac. Mais on peu aujourd’hui être l’esclave de la nourriture, des drogues douces et dure, des somnifères et des médicaments, et même des jeux vidéos et d’Internet, qui sont aussi des paradis artificiels. Il existe sur le Web des sites qui s’interrogent sur l’état des " cyber dépendants ".

Psychothérapie, psychotrope et psychanalyse

Une politique de santé publique doit aussi s’interroger sur ce qu’est une meilleure santé mentale. Car la souffrance des déprimés, si elle fait sourire, est pourtant réelle, il faut bien se soigner. Dans ce domaine, et en schématisant beaucoup, on distinguera trois écoles :

Premièrement la psychanalyse " à l’américaine ", popularisée dans les produits culturels ou de divertissement venus des Etats unis, et dont la vedette est Woody Alen, qui va s’épancher dans le gilet de son psy dès qu’il a un bleu à l’âme. On dit que la démarche de certaines écoles américaine est de vouloir " réintégrer l’individu dans la norme sociale ", il s’agit d’une psychanalyse qui se situe loin de ce qu’on a conceptualisé en Europe et surtout en France. Cette technique là, proche de ce que nous appelons une " psychothérapie " soulage sans doute, mais guérit-elle, c’est là une autre question.

Deuxièmement, la psychanalyse Européenne, et plus spécifiquement Lacanienne, qu’on a tenté de décrire sommairement ci dessus.

Enfin il y a les tenants de la " psychiatrie chimique ", qui soignent avec des psychotropes, des neuroleptiques et autres somnifères, qui créent eux-même une dépendance, constituant donc à la fois la drogue et le remède du déprimé. Ces médicaments, précieux pour soulager les souffrances quand cela est nécessaire, deviennent une nouvelle drogue quand ils sont prescrits en " médicaments de confort ".

En France, la profession de " psychothérapeute " reste mal définie, y compris sur le plan juridique, et fait l’objet de tentative régulière de formalisation.

Rembourser est-il neutre ?

La France subit une pression à la prescription de psychotropes qui dépasse largement de l’avis des experts, les besoins réels. Le livre d’Edouard Zarifan (Le prix du bien être, éditions Odile Jacob) expose longuement et avec précision la technique des industriels pour favoriser plutôt la pilule du bonheur qu’une technique de soins par entretien, pourtant dominante dans d’autres pays européens. Ils sont relayés par la presse médicale : le Quotidien du médecin publie régulièrement des publicités, incitant à la prescription de psychotropes, ouvertes ou déguisées sous forme d’articles rendant compte de " colloques " tous financés par les grands laboratoires.

Les généralistes débordés, qui ne peuvent être rémunérés pour faire une médecine lente et de qualité, ne peuvent consacrer du temps à l’écoute et l’orientation de leurs patients, et la tentation est grande de résoudre les problèmes en prescrivant des petites pilules.

D’autre part, la situation des psychanalyste est un peu ambigüe dans les rapports qu’elle entretient avec l’Assurance maladie. La plupart d’entre eux sont diplomés de médecine, ils ont donc le statut de " psychiatres ", et leurs soins ouvrent droit aux remboursements. Mais quand il prennent un patient en analyse, celui-ci devrait payer de sa poche, cela fait partie de la thérapie. On peut en sourire, et pourtant, qui prendra au sérieux quelqu’un qui l’écoutera gratuitement ?

Mais quand les patients ne sont pas riches, la tentation est grande pour le psychiatre, de signer une feuille de soin. Tant qu’il n’y a pas de tiers payant, le praticien peut avoir l’impression qu’il ne déroge pas à sa règle, d’autant qu’il peut toujours demander un supplément non remboursable proportionné à la situation sociale du malade.

Mais cette pratique ne pose-t-elle pas problème, non seulement aux finances de l’Assurance maladie, mais à l’éthique médicale elle même ? Car si l’argent n’est pas un paramètre neutre dans la relation humaine et affective, l’Institution Sécurité sociale est loin de l’être également. C’est une administration, avec un grand A, qui a une aura de pouvoir et de distance considérable, c’est une expression de la " Puissance publique ", et cela pèse dans la relation humaine, il suffit de voir les relations quasiment hystériques entre caisses et médecin pour en prendre conscience. Est-ce réellement neutre dans la relation, sans parler du problème des analystes qui ne sont pas médecins ?

Mais quelle solution envisager ? Que psychanalystes fassent payer tous les patients sans remboursements, et calculer leurs honoraires de sorte que les plus riches contribuent pour les plus pauvres ? Imaginer un fonds de compensation qui leur serait reversé à l’insu des patients ? Mais comment prendre en charge les soins des enfants, pour lesquels se sont les parents qui payent ?

D’autre part, comment prendre en considération cet important problème de santé publique spécifiquement français, celui de la surprescription de psychotropes et de somnifères ?

On le voit, les relations Caisses psychanalystes sont à …analyser !

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