Dossier |
"LA COMPLEXITE"
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Interview réalisée par E. CLAIR et J. C. EUZET |
Philippe Steck, 13ème promotion du Cnesss, dont il était le Major (concours externe), qui est aussi celle de Claude Delaveau (major interne), mais aussi celle de Patrick Negaret (Cpam Le Mans, MRI), Claude Frémont (Cpam Nantes), Jean-Jacques Greffeuille (Cpam Nice, Comité stratégique Cnamts), et de bien dautres encore, parmi lesquels le Président de lAecnesss. Philippe Steck est devenu pour sa part un piler de la Cnamts, un orfèvre des prestations familiales, le maître es-simplification.
Peu avant cette interview, il sest tiré avec les honneurs dune interview vacharde sur M6, dans lémission dite "Capital ". Lanimateur, bien connu depuis une interview de Jacques Chirac où il sétait fait très convenablement remettre à sa place, semble tenter depuis de se venger sur certains des interviewés qui lui passent entre les mains. Après quelques péripéties de coulisses pas très conviviales, le journaliste en question a tenté en vain de faire dire à Philippe Steck que les CAF étaient des organismes gestapistes, effectuant des contrôles policiers auprès des bénéficiaires de prestations. Le hasard a voulu que je sois à ce moment devant le petit écran, et je peux témoigner que notre ami Philippe Steck, agressé mais impavide, a fait preuve dun sang froid remarquable.
Raison de plus pour lui demander son avis éclairé sur lagaçant problème de la simplification des prestations.
G. ARCEGA
E. S. : Pouvez-vous, en quelques dates-clefs, nous retracer lhistoire - complexe et pas toujours linéaire - de lidée de simplification des prestations familiales ?
P. S. : Je dirai dabord que si lévolution des mesures de simplification peut être balisée en cinq étapes que je vais évoquer ensuite, la généralisation des prestations familiales, à lensemble de la population me semble constituer une étape importante de simplification même si dautres enjeux la dépassent : le principe dexercice dune activité professionnelle est supprimé par la loi du 4 juillet 1975, entrée en application au 1er janvier 1978. Le système antérieur néliminait du droit quun allocataire sur 40 000 avec un coût de gestion bien supérieur à ce quaurait coûté le versement des prestations : limpact de la réforme apporte ainsi un aspect simplificateur à la fois pour le droit des allocataires mais aussi pour la gestion des caisses.
E. S. : Est-ce à dire, de ce fait, que dès lorigine, le système de prestations familiales était intrinsèquement source de complexité ?
P. S. : Non, pas réellement. Le système à la Libération se caractérisait par une certaine simplicité, et un nombre limité de prestations : allocations familiales proprement dites, allocation de salaire unique, allocations prénatales, allocation de maternité, congé de naissance.
Cest seulement à partir du début des années 70, face à lémergence de nouveaux besoins sociaux et la pression financière, que lapparition de prestations spécifiques, telles lallocation dorphelin, les allocations aux mineurs et adultes handicapés, lassurance vieillesse des mères au foyer, lallocation pour frais de garde, lallocation de logement à caractère social et surtout la modulation en fonction des revenus par linstauration dune base ressources, complexifient le système.
Ainsi, à cette époque, le système de gestion des prestations était lui-même devenu plus complexe mais, paradoxalement peut être, à la différence de la situation actuelle, le débat sur cette complexité némergeait pas encore de manière très forte sur la place publique.
E. S. : Quel fait générateur a été alors à lorigine de lirruption dans la société de débats sur la nécessaire réduction de la complexité de la réglementation ?
P. S. : Dans lInstitution, les dirigeants ont commencé à évoquer ces problèmes à loccasion de la fameuse " crise de la rue Viala "... En 1973, la charge des réformes, en particulier liée à lintroduction de la condition de ressources est lourde pour les caisses. Une crise secoue la plus grosse dentre elles dans sa gestion : la Caisse Centrale dAllocations Familiales de la Région Parisienne.
Cest donc lapproche gestionnaire au départ qui a été, à mon avis, à lorigine du mouvement de simplification réalisé par les décrets Edgar Faure.
E. S. : Revenons maintenant à la seconde étape dans lépopée de la simplification des prestations familiales
P. S. : A partir de 1982 et pendant toute la décennie, de nombreux rapports internes à la branche, publiés ou non, préconisent des mesures de simplifications : à la demande de G. DUFOIX et B. FRAGONARD, le rapport, qui ma été demandé, propose un programme de 270 mesures de simplification applicables à lensemble des prestations.
Il prévoit entre autres la création de lallocation unique pour jeune enfant, qui sera instaurée dailleurs après par le Plan Famille du 4 janvier 1985 et qui fusionne les allocations prénatales, lallocation postnatale et le complément familial pour les familles ayant au moins un enfant de moins de trois ans.
Avec un peu de recul aujourdhui, il est à souligner que près de 2/3 des propositions du rapport précité sont entrées en application. Mais il est vrai aussi que dautres complexités sont intervenues depuis lors.
Les années 1980 ont été loccasion, avec le recul, surtout dapproches " techniciste " et " administrative " de la simplification. Ceci sest manifesté par exemple par une remontée de la part des caisses de demandes de simplification à la suite de " tensions " dans leur gestion, dues à la prise en charge du Revenu Minimum dInsertion, tensions apparues dailleurs non pas à lorigine en 1988 mais à partir de 1993 au moment du plein essor de la prestation. Les préoccupations à lépoque nétaient ainsi pas nécessairement tournées vers lusager.
Troisième tournant clé : un rapport datant de 1992 commence à mobiliser la réflexion politique du Conseil dAdministration de la CNAF qui pointe lui-même les dysfonctionnements inhérents au système et soutient les caisses dans leurs souhaits de simplification. La loi famille en 1994 prévoyait dailleurs une " cagnotte " de 200 millions de francs jamais utilisée pour mettre en uvre certaines mesures de simplification.
Mais ce nest quen 1995, que la simplification sengage réellement dans cette nouvelle voie et devient un problème majeur et public de la société dont sempare lensemble des partenaires sociaux. Il y est dénoncé la trop grande spécificité des actions, couplée à une haute technicité administrative, qui provoquent ainsi une absence de lisibilité du système, préjudiciable pour les populations les plus vulnérables, et un facteur de rupture dégalité de traitement, voire ce qui est plus grave de non-accès aux droits.
La réflexion sur la simplification est désormais centrée sur la notion de citoyen et de recherche de la meilleure prise en compte de lindividu dans sa relation avec le service public.
La première Convention dObjectifs et de Gestion signée en 1997, consacre dailleurs un article à la nécessaire simplification du système. Des groupes de travail réunissant des acteurs différents de la branche famille ou de lEtat engagent ainsi une réflexion lourde et productive sur la simplification des aides au logement.
Enfin, dernière étape : depuis 2000, la branche famille sest lancée dans une réflexion propre de simplification, par elle-même, de ses procédures internes, dans le cadre de ses chantiers prioritaires. Il sagit notamment de simplifier les pratiques professionnelles, dalléger le dispositif des pièces justificatives, daméliorer la communication écrite (imprimés, notifications, supports dinformation générale de lallocataire) et de valoriser la prise dinformation par téléphone ou sous toute autre forme dématérialisée.
Cette simplification des procédures est liée bien évidemment à une simplification de la réglementation qui doit au moins en partie sinspirer de cette approche.
Cette mesure a ainsi fait lobjet de nombreuses discussions fructueuses entre les services de lEtat et de la branche famille pour aboutir à la définition de nouvelles règles de gestion et douvertures de droit les plus lisibles possibles pour lallocataire.
E. S. : Pouvez-vous nous brosser les causes majeures à lorigine de la complexité du système ?
P. S. : Tout dabord, les contraintes budgétaires liées au contexte économique ont imposé de cibler les prestations sur certaines catégories de population. Qui dit ciblage dit également limitation de la dépense publique Ainsi, deux chiffres peuvent être évoqués à lappui :
le ratio prestations familiales par enfant bénéficiaire / PIB par habitant, rapportant la part consacrée à la politique familiale au regard des richesses du pays ne sétablit plus aujourdhui quà 9 % contre 22 % en 1950.
la part des dépenses consacrées au sein de la Sécurité Sociale aux prestations familiales, mobilisait 40 % des ressources contre 11 % aujourdhui.
Les pouvoirs publics ne pouvant plus tout faire, et en cherchant à rationaliser leur politique, autour de priorités définies sur les familles nombreuses, jeunes ou monoparentales, laide au logement ou la lutte contre la précarité, ont provoqué une trajectoire particulière dans la politique familiale, qui a ainsi développé autant de spécificités, lourdes en terme de gestion.
La mécanique décisionnelle de lEtat, souvent éloignée du terrain et de la gestion courante, ainsi que la multiplicité des décideurs, ne prennent également pas forcément en compte les contraintes gestionnaires, informatiques des caisses ou les délais dimplantation en local. LEtat devrait être à cet égard plus " fongible ".
Sur un autre plan, la demande ambiguë de la société sur le système de prestations souhaité, et relayée par les parlementaires, entraîne une personnalisation renforcée et individuelle, à lorigine de la multiplicité de traitements de situations parfois très proches.
Enfin, la politique familiale sest largement exprimée aux yeux de la population, essentiellement par un système de versement de prestations en espèces et moins par une organisation de services et déquipements, alors que laspect financier est loin dêtre le seul composant dans une politique reposant sur des choix de société.
En bref, on injecte sans cesse dans le système plus de règles de droit.
E. S. : Aujourdhui, où en est-on dans le dossier quelque peu " épineux " de la simplification ? La prochaine Convention dObjectifs et de Gestion contiendra-t-elle des dispositions particulières à ce sujet ?
P. S. : La prochaine Convention dObjectifs et de Gestion sattachera, dans sa méthode, à afficher et traiter cinq dossiers lourds et perturbant notre relation avec lallocataire :
E. S. : Quelles sont les perspectives qui peuvent être tracées ?
P. S. : Il est aujourdhui nécessaire de mieux définir certains processus et de fixer des règles du jeu plus cohérentes avec lensemble des acteurs de la politique familiale : associer plus en amont, dans la construction des dossiers, la Commission des Prestations Légales du Conseil dAdministration entre autres.
Il y a lieu également de travailler de façon plus rapprochée avec lEtat, par exemple sur la construction des dispositifs dapplication de la législation ou de réexaminer avec lui, selon les cas, à la hausse, les délais de prévenance (aujourdhui fixés à trois mois) avant toute implantation dune réglementation nouvelle.
Il est enfin souhaitable de prévoir des calendriers dapplication de nouvelles mesures décidées en juin dans le cadre de la Conférence de la Famille et actuellement positionnés pour janvier de lannée suivante, calendrier difficilement tenable en fait.
E. S. : Ces démarches conjointes seraient en tout état de cause dailleurs mieux accueillies par lopinion publique que " larme défensive de dernier recours " reposant sur la non-application volontaire de dispositifs votés mais non-applicables en létat dans les gestions locales
P. S. : Nous navons, en fait, jamais utilisé darme défensive. Nous avons eu des impossibilités pratiques dappliquer des références complexes dans les délais impartis.
En effet, la meilleure approche pour lEtat repose avant tout sur une démarche de communication et de simplification législative pour un meilleur service aux usagers.
Il va de soi néanmoins que le discours sur la simplification ne peut pas être dissocié de celui des préoccupations gestionnaires des caisses.
Les perspectives affichées sur la simplification sont encourageantes à deux niveaux : dun point de vue économique, le contexte est favorable à la réforme. Les barèmes APL nauraient pu être uniformisés en labsence de croissance économique et déconomies sur les dépenses en découlant. Dun point de vue décisionnel, lEtat est réellement prêt, me semble-t-il, à modifier le fonctionnement des règles du jeu dimplantation réglementaires, en donnant plus de place aux différents acteurs avant toute nouvelle mesure.
Je resterai enfin plus partagé sur limpact de lévolution des exigences de la demande sociale : elle mapparaît, dans le domaine de la politique familiale, particulièrement complexe, protéiforme, multiple voire contradictoire.
Le chemin de la simplification ne sera donc ni aisé, ni simple. Ceci dit, cela reste un beau combat et un bel enjeu de société. Il nous faudra être ni simpliste ni tiède. Lhistoire tranchera.
Je terminerai en disant que simplifier cest partir dune matière touffue, subtile et den faire émerger des idées claires. Cest un exercice de bon sens. En bref, pour être efficace sur ce sujet, il vaut mieux être aristotélicien que platonicien. Ou alors, on restera platonique Et cela je ne le souhaite pas !