Interview

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Annick Morel

CNAF : IL Y A UNE PILOTE DANS L’AVION

 

La CNAF n’a pas fait beaucoup parler d’elle ces dernières années. Il n’est pas impossible que les choses changent dans un proche avenir : Annick MOREL, nouvelle directrice, est une personne apparemment énergique et déterminée, qui contraste fortement avec le paysage ambiant et le passé récent, c’est le moins que l’on puisse dire.

Loin, très loin de l’image surannée, et sans doute dépassée, du haut fonctionnaire passe muraille, corseté de devoir de réserve et empreint de l’inégalable prudence qui frôle l’immobilisme statufié, madame la directrice claque les portes, apostrophe ses collaborateurs, affronte les interviews comme si elle était dans une arène, et fait passer dans les couloirs feutrés de la Caisse nationale, un impressionnant coup de mistral. On dirait bien qu’il y a un pilote dans l’avion, ce que bien du monde semblait attendre. Mais si l’apparence est dynamique et revigorante, qu’en est-il du fond ?

Pour le savoir, nous avons passé Madame Annick MOREL à la question ordinaire et extraordinaire, et chacun jugera à l’aune de ses réponses, du contenu qu’on y trouve. Apparemment, l’intéressée sait tenir ferme ses positions, et supporte avec la critique avec plus ou moins d’enthousiasme. Mais il n’est pas tout à fait impossible qu’elle soit du genre à s’approprier au bout du compte les observations qui lui sont faites, quoiqu’elle ne soit pas vraiment en manque de projets ni d’opinion.

Sur le délicat sujet de l’évaluation des équipes, la directrice de la Caisse nationale semble décidée à faire preuve à la fois de franchise et de prudence. En tout cas elle propose une stratégie, on est d’accord ou pas, mais au moins on sait à quoi s’en tenir.

Compte rendu d’un entretien très vivant, parfois un peu animé mais toujours courtois, à l’image de celle qui a accepté d’en jouer le jeu :

INTERVIEW : Gérard ARCEGA, Lucien DURAND, Elodie CLAIR.


ES : Tous les directeurs de Caisse nationales que nous interviewons à leur arrivée, nous affirment pour la plupart la main sur le cœur qu’ils ne songent qu’à respecter l’autonomie des caisses, gage d’initiative et de diversité. Là dessus, ils entreprennent généralement un large parachutage de procédures nationales, au nom de la nécessaire cohérence de la Branche. Quelles sont vos intentions, et quels seront vos actes dans ce domaine ?

Annick MOREL : Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est l’autonomie. Et pour moi, l’autonomie, c’est la gestion des interdépendances. Cela laisse une large marge d’appréciation !

J’entends bien que l’autonomie des caisses est une réalité, une réalité culturelle et juridique. Mais il me semble aussi que nous sommes un service public, et que cela fonde un socle national commun à nos 125 CAF. Nous avons sur ce point des outils à donner aux organismes, afin d’assurer ce service à l’usager. Ces outils peuvent être l’informatique, des référentiels, le soutien et la régulation budgétaires, etc..

Je ne choisis pas entre le jacobinisme et le girondisme, mais je rechercherai un équilibre, qui conjugue la responsabilité, l’initiative, l’interdépendance et l’efficience collective.

ES : La gestion de carrière des agents de direction est un concept à la mode ; cette sollicitude nous touche, et nous inquiète en même temps. Nous voulons bien être mobiles par exemple, et d’ailleurs nous le sommes, au moins pour ce qui concerne les Anciens élèves du CNESSS, mais de préférence à notre initiative. Nous voulons bien être évalués, mais si possible, et au moins pour les directeurs, sur les performances de gestion, la qualité du service. Quelles sont vos intentions dans ce domaine ? Comment pensez vous traiter les problèmes de sureffectif ici, ou de manque de moyens là ? Comment sanctionnerez-vous vos constats ?

Annick MOREL : La logique des Ordonnances a conduit à mettre en place une procédure d’évaluation, notamment au Comité des carrières, où les Caisses nationales siègent. Des outils d’évaluation ont été élaborés, mais ils doivent encore être perfectionnés.

J’observe que nous avons prévu une rubrique qui prend de l’importance, qui est celle justement des performances personnelles. Il convient de savoir ce qu’a fait le candidat dans sa carrière : on ne peut pas apprécier un profil sans éléments concrets.

Avons nous trouvé la solution optimale ? L’évaluation, c’est compliqué ; nous y réfléchissons. Faut-il par exemple solliciter l’avis d’un cabinet extérieur, qui présente l’intérêt d’avoir un autre regard ? Je l’ignore, même si des expériences récentes nous ont interpellé sur notre capacité à choisir. On sait faire à peu près un diagnostic, mais sait-on faire un pronostic ?

D’autres questions se posent : faut-il communiquer une évaluation ? cela présente des avantages, de transparence par exemple, mais aussi des inconvénients.

Je crois malgré tout qu’on a fait des progrès, et que dans l’ensemble les techniques d’évaluation dans l’Institution sont plus élaborées que dans l’Administration de l’Etat. La procédure est transparente, les personnes sont évaluées par des regards croisés, par des acteurs venus d’horizons différents. Certes, des erreurs sont toujours possibles, et tout cela comporte beaucoup de formalisme. Mais la tentative de formalisation est aussi une forme de garantie.

Pour ce qui concerne les performances des caisses, je constate que les caisses réussissent à des niveaux divers, et que certaines sont en difficulté. S’il s’agit d’un problème d’adéquation entre le niveau des objectifs et celui des moyens qui seraient insuffisants, le conseil d’administration a demandé qu’on procède aux adaptations nécessaires en exigeant en contrepartie une obligation de faire, et l’atteinte des objectifs de progrès, affichés dans la convention d’objectifs et gestion . Nous avons, vous le savez, demandé à l’Etat des moyens pour rétablir l’équilibre des moyens de la branche face à ces charges.

Au delà des questions structurelles et générales de l’équilibre charges-moyens de l’institution, votre question pose le problème de l’attitude à avoir face à des institutions ou des directeurs qui connaissent des difficultés particulières dans leurs parcours de gestion.

Dans ces situations, la discussion, la contractualisation précise autour d’objectifs et de moyens entre la caisse nationale et le directeur en difficulté me semblent être la première voir à explorer. La difficulté doit se traiter d’abord par de la solidarité, de l’assistance, dans un rapport que j’appellerai de " jacobinisme négocié " entre l’organisme de base et l’établissement public national : on peut envisager dans ce cadre des audits, des soutiens budgétaires, logistiques, humains. C’est d’ailleurs ce qui se pratique depuis longtemps dans la branche.

La sanction brutale me semble inopérante et inefficace à deux titres. Tout d’abord, de façon cynique ou réaliste, je dirai que les directeurs de caisses nationales de sécurité nationale ne disposent pas des outils formels de sanction vis à vis des directeurs. En effet, le décret de mise à l’écart pour des raisons de service des directeurs de caisses par les directeurs des caisses nationales n’est pas encore publié. Actuellement, seuls les conseils d’administration des organismes de base et la tutelle disposent d’un pouvoir réel. D’autre part, la sanction financière qui consisterait à retrancher des moyens à l’organisme en difficulté me semble totalement absurde : cela consisterait à punir l’usager et à entraver le service public pour éventuellement atteindre le mauvais gestionnaire, si c’est véritablement lui qui est responsable des difficultés.

Ceci dit, il ne faut pas être angélique : il y a parfois des directeurs qui ne tirent pas la sonnette d’alarme. Dans ce cas, il existe toujours des " cordes de rappel " : les allocataires, le personnel, les élus. Les états de " crise aiguë " existent et ce sont alors les dossiers les plus difficiles à traiter.

ES : La Branche famille, comme l’Institution dans son ensemble, mais plus encore peut-être compte tenu de son financement, s’interroge sur le rôle et la légitimité des partenaires sociaux. Comment doit, à votre avis, évoluer la Démocratie sociale dans l’avenir ?

Annick MOREL : La Démocratie sociale est une donnée et une richesse. Elle peut être aussi une contrainte pour certains directeurs qui voudraient " faire tout seul ". Mais la négociation avec les conseils fait partie de l’Institution et de l’art du management que l’on requiert de nos cadres de direction.

ES : On a pensé, à une époque, que les CAF perdraient leur âme en prenant en gestion des prestations plus sociales que familiales. Après plusieurs années de gestion du RMI, quelles est votre point de vue à ce sujet ?

Annick MOREL : Je ne connaissais pas l’âme d’avant ! Pour moi, il faut " coller " à deux vérités sociales. L" âme " de la branche famille est composée désormais de deux cœurs, famille et précarité. La lutte contre la précarité, c’est une mission " adoptée ", qui est aujourd’hui intégrée.

Je revendique cette mission, elle est notre fierté et notre enjeu comme la mission " famille ".

ES : Notre Association est inter branches et inter régimes, elle est attachée à l’Institution Sécurité sociale, qui assure, et protège l’enfant et la famille, les malades, les personnes âgées, c’est à dire toute une vie. Pensez-vous cultiver une monoculture de Branche, ou au contraire êtes vous attentive à une vision d’ensemble ? D’un autre côté, comment appréciez vous les spécificités des CAF, ses hommes, ses traditions ?

Annick MOREL : Vous parlez de politique familiale, mais que faites-vous de la protection sociale des personnes isolées ? Certes, notre construction réglementaire a pris un caractère un peu baroque. Mais le principe commun à la Sécurité Sociale, c’est celui de la solidarité . Donc, je vis dans une institution fondée sur un principe commun de solidarité et qui appartient à la Sécurité sociale toute entière. D’ailleurs, les préoccupations se rapprochent dans les différentes branches : les CAF gèrent le RMI depuis plusieurs années, les CPAM gèrent maintenant la CMU.

Je me sens à la fois reliée à ces autres branches et spécifique. La spécificité de la branche famille, c’est une certaine convivialité, un esprit de dialogue, une solidarité de réseau.

ES : Nous avons récemment fait un reportage sur la Suède, où nous avons rencontré une politique familiale qu’on peut contester dans ses choix, mais qui est en tout cas claire, lisible, volontaire. L’empilement des prestations et des missions des CAF que nous connaissons est aux antipodes de cette politique là. La CNAF envisage-t-elle de prendre position, de proposer des concepts, de mener une action ?

Annick MOREL : La simplification est un gros enjeu pour l’institution qui se noue à trois niveaux.

Un niveau doctrinal d’abord. Les prestations familiales constituent un ensemble de mesures qui ont été entassées au fil du temps et profilées en fonction de contraintes qui souvent ont été financières. Le schéma d’ensemble est donc brouillé et difficile à lire. Il me semble qu’on devrait réfléchir aux fondamentaux d’une politique familiale : le revenu, l’âge, les charges… Il ne faut pas se cacher les difficultés de l’exercice.

Le deuxième niveau d’action sur les simplifications est dans le cadre actuel d’aménager certains dispositions réglementaires ou même législatives afin de faciliter la vie et la compréhension des usagers ou la gestion par les caisses. L’allocation de soutien familiale est à cet égard un exemple d’usine à gaz… particulièrement intéressante….

Le troisième niveau de simplification est, ce que j’appellerai, le niveau de gestion. Les imprimés, les pièces justificatives, les notifications écrites des caisses, les procédures demandées à l’usager. Nous allons avancer sur ce point de façon décidée dans la branche dans l’objectif de faire des propositions aux pouvoirs publics d’ici la fin de l’année.

ES : On nous rebat les oreilles depuis des décennies sur les priorités dues à la famille, et naturellement on encense les enfants rois. La réalité du terrain est que nos cités, organisées à l’attention exclusive du quadragénaire mâle automobiliste, n’offrent à nos chers petits ni terrain de jeux, ni parcours sécurisés de la maison à l’école, ni aménagements urbains adaptés. Les CAF ne pourraient-elles jouer plus fortement de leurs moyens et de leurs influences, pour se positionner comme une sorte de lobby vertueux de l’enfant dans ce domaine ? 

Annick MOREL : Je crois qu’on a pas attendu les questions d’ELAN SOCIAL pour agir sur le terrain ! Les CAF sont très présentes dans tout ce qu’on appelle " la politique de la ville ", dans les contrats enfance ou temps libre. Elles investissent énormément dans le partenariat de terrain. Je crois pouvoir affirmer que nous avons la préoccupation de l’enfant, que nous avons une grande influence dans les quartiers notamment difficiles et que tout un travail est mené sur la parentalité.

Mais est-ce notre métier de devenir architecte urbain ? On ne peut être tout   soyons déjà là où nous devons être.

ES : Les CPAM ont regroupé la gestion de leurs établissements dans les UGECAM. La Branche famille a-t-elle une ambition aussi innovante et aussi passionnante dans ses cartons ?

Annick MOREL : L’abandon de la gestion directe est de toute façon une recommandation de la circulaire pluriannuelle d’action sociale de la CNAF (1997-2000) .Nous avons procédé au regroupement de nos centres de vacances sous la bannière d’un groupement spécifique, mais il ne s’agit pas d’une opération jacobine ; nous avons affirmé une volonté de désengagement, qui se traduit diversement sur le terrain

ES : La CNAF est réputée pour être à l’écoute des responsables de caisses, et pour la convivialité des rapports que, d’une façon générale, on entretient dans la Branche. Elle est réputée aussi pour un léger penchant dogmatique, assorti d’un langage précautionneux dans le domaine de l’informatique (comme pour la plupart des caisses nationales d’ailleurs), et surtout dans celui de l’Action sociale ;

On vous prête un caractère direct, doté d’une certaine verdeur. Allez vous bousculer les traditions ? Plus sérieusement, face à la précarité croissante, avez vous de grands projets en action sociale ?

Annick MOREL : Je pense que l’action sociale, en dépit de ce que vous racontez, est forte et efficace. Je ne connais pas son aspect dogmatique, mais je connais son intérêt, son originalité, sa pertinence.

Je crois effectivement qu’il y a une orientation à donner, qui doit être réfléchie avec les caisses puis recevoir l’approbation du conseil d’administration. J’ai une volonté forte dans ce domaine, l’action sociale est emblématique et symbolique pour la Branche. Nous devons, dans ce domaine, conserver notre niveau d’excellence.

Cela suppose un partenariat diversifié, et des outils qu’il faut peut être revoir. Les bouleversements sociaux nous invitent à cette action résolue, que nous devrons inclure dans la convention d’objectif et de gestion avec l’Etat, et sûrement dans des procédures budgétaires pluri annuelles.