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INTERVIEW : G. ARCEGA, D. MARCHAND
La Cour des comptes, rue cambon, métro concorde. Ambiance très « Cour des comptes » : Immeuble de prestige, volées descaliers avec des rembardes en fer forgé, couloirs impressionnants avec tapis, huissier en queue de pie, salles dapparat. Le prestige des locaux est ostentatoire, la solennité des lieux impressionnante. Le contrôlé ordinaire qui vient sy perdre a une tendance quasi instinctive à raser les murs avec un profil bas, empreint dune modestie manifeste.
Le contact avec le Président de la Chambre sociale, M. MIGNOT, aimable et accueillant, en est dautant plus mis en valeur. La conversation est franche et sans détour, mais sereine. On se sent même autorisé à poser quelques questions pas trop complaisantes, voire même enhardi à esquisser deux doigts de provocation. M. MIGNOT, sans se départir dune exquise courtoisie, et dun ton égal, répond point par point.
On découvre une sorte de code coutumier de la déontologie du contrôle: Pas détats dâme, les contrôles sont affectivement aseptisés. On juge les actes, pas les hommes.
M. MIGNOT est un jeune Président dune jeune Chambre, récemment créée, qui est en train de monter en charge ses moyens: il va falloir passer de 25 personnes à une quarantaine pour être pleinement opérationnel.
Il nest pas tout à fait ignorant des problèmes de protection sociale, puisquil a été directeur de lUNEDIC dans une vie antérieure. Débutant toutefois dans les questions de Sécurité sociale, il avoue prudemment une modestie de propos, et une retenue de bon aloi dans le jugement.

ES : Depuis le temps que la Cour contrôle notre institution, sest elle faite une opinion de ses dirigeants et de son management?
Le Président MIGNOT:. Lopinion de la Cour nexiste pas. Il nexiste que des conclusions formulées à lissue des contrôles. Sans doute les domaines qui relèvent de la compétence de la Cour sont-ils très divers, aux caractéristiques particulières. Si lexercice du contrôle fait ressortir des critiques, cela ne veut pas dire quon peut qualifier dopinion de la Cour sur le secteur les diverses critiques.
Cela dit, il ne me semble pas que ce quon voit dans la sécurité sociale soit mieux ou moins bien quailleurs. Certes, le secteur est particulier, il a ses spécificités, mais le point de vue de la Cour na pas, pour sa part, de spécificité.
ES : Les contrôles de la Cour sont perçus comme légitimes et comme utiles par les contrôlés. Mais la médiatisation qui en est faite est beaucoup plus mal vécue. Des années deffort damélioration de notre image dans le public semblent ainsi anéantis dun seul coup, et en interne des interrogations fortes se posent. Les conséquences de cette médiatisation ne risque-t-elles pas aussi de dégrader lopinion que les français ont de leurs services publics ?
Le Président MIGNOT : Jobserve dabord que ce nest pas forcément à propos de la Sécurité sociale quil y a les exploitations médiatiques les plus fréquentes, les plus graves, celles qui ont le plus décho.
Ce que vous dites nest pas faux. Mais nous sommes en présence dun problème de société. Depuis une dizaine dannées lopinion est de plus en plus sensible aux critiques adressées aux gestionnaires publics. Le phénomène est particulièrement net au niveau local : les élus locaux sont de plus en plus sensible aux observations critiques des Chambres Régionales des Comptes. Cest vrai quici les critiques sont plus fréquentes. Cette fréquence accrue nest pas forcément le signe dune dégradation de la qualité de la gestion mais elle traduit le fait que les mailles du filet sont plus fines.
Sagissant des conditions de la médiatisation, il est vrai que nous rendons publiques nos conclusions, que nous informons lopinion publique, mais cest un élément de démocratie. Il arrive quil y ait des fuites prématurées, mais ce sont des incidents qui ne peuvent être invoqués pour mettre en cause ce droit à linformation qui, dans la procédure normale nest mis en oeuvre quau terme dune procédure protectrice des droits des contrôlés. Ces incidents nous essayons de les prévenir.
La publication des conclusions ne fait pas systématiquement état des réponses des contrôlés, car celles-ci ont été reçues et appréciées, et leur appréciation éventuelle est intégrée dans le texte final de nos observations.
Mais après la publication de nos avis, tout le monde à le loisir de sexprimer publiquement, dapporter des réponses ou des commentaires. Les élus locaux ne sen privent pas dailleurs. La réponse peut-être que les contrôlés sont à même de gérer, comme nous, leur politique de communication, qui est de leur responsabilité.
Au delà dailleurs de propos qui relèvent plutôt du « café du commerce », il ne mapparaît pas que limage de la sécurité sociale soit si mauvaise.
ES : Si nous reprenons lexemple du coût dune certaine bouteille de vin qui avait à lépoque fait beaucoup de bruit, ne peut-on dire : « Un seul a bu, toute lInstitution a trinqué »?
Le Président MIGNOT: On pourrait renverser le propos :lhonnêteté du grand nombre ne justifierait pas le silence sur les agissements critiquables dune petite minorité. Il ne faut pas non plus trop se laisser impressionner par les mouvements superficiels de lopinion. La procédure suivie par les contrôlés offre des garanties suffisantes contre les jugements hâtifs ou les généralisations abusives. Et dailleurs quand la critique portait sur des priorités qui ne sont pas de la responsabilité du contrôlé - la législation ou la réglementation par exemple - la Cour le reconnaît et adresse ses observations aux autorités en charge de modifier ces textes.
Enfin, jobserve que lincompréhension, le procès dintention est un sort que nous partageons avec beaucoup dautres : Toutes les observations de la Cour ne sont pas suivies deffet, loin de là! Songez au concert de propos sur le thème : les contrôleurs ne servent à rien.
ES : Nos organismes sont contrôlés par la Cour des Comptes, lIGAS, lIGF, les Trésoreries générales et les DRASS, éventuellement demain par les Caisses nationales. Ne pensez-vous pas que le monde des associations, qui a bien meilleure presse, mériterait lui aussi dêtre plus étroitement contrôlé. Estimez-vous dailleurs que les caisses doivent contrôler celles quelles financent plus étroitement?
Le Président MIGNOT : Je crois que les organismes de Sécurité sociale ne doivent pas hésiter à contrôler lusage des fonds quelles versent à des organismes tiers. Nous rappelons dailleurs souvent aux élus quils doivent le faire. Certes, cela peut provoquer des réactions, mais une politique intelligente, de prévention dabord, de communication ensuite, doit permettre daborder le sujet avec efficacité.
Mais par ailleurs, je ne crois pas quon puisse dire que vous êtes, dans les faits, aussi contrôlés que vous le dites: avez-vous déjà vu dans votre carrière des représentants de la Cour dans votre organisme?
De surcroît, seule la Cour et les CODEC sont des contrôleurs externes, relevant dune autorité indépendante. Les moyens, et les contrôles effectifs de la Cour sont en réalité très limités, et nous souffrons plus dune insuffisance de contrôles que dun surplus! Hors les CODEC, nous intervenons en réalité assez peu, et au niveau des branches nationales: il ny a contrôle que tous les 7 ou 8 ans.
ES : Ne peut-on envisager que des Agents Comptables participent avec les corps de lEtat au contrôle des associations ?
Le Président MIGNOT : Le comptable appartient à linstitution où il exerce ses fonctions. Il ne peut donc intervenir - comme sil appartenait à une institution chargée du contrôle externe. Le contrôleur interne ne connaît quun interlocuteur, le directeur de la caisse. Mais il peut sappuyer sur les « spécialistes » du contrôle interne que sont les comptables, ou sur dautres contrôleurs externes. Ainsi dans le cadre du contrôle dun hôpital jai été amené, comme Président de Chambre Régionale à faire en quelque sorte participer le contrôle médical dune CRAM à celui de la Chambre. Sagissant des associations, les autorités dune caisse « qui subventionne » - non seulement peuvent - mais devraient faire procéder à des contrôles réguliers, notamment en recourant aux services de leur comptable. Ma question serait plutôt : pourquoi ne le font-ils pas systématiquement?
E S : Lorganisation financière des organismes de sécurité sociale est originale avec la séparation ordonnateur-comptable. Quen pensez-vous, et que pensez vous des modifications souhaitées parfois ?
Le Président MIGNOT : Je nai pas aujourdhui davis sur le point de savoir sil faut ou non modifier le système existant. Compte tenu du caractère récent de ma prise de fonction vous êtes sans doute mieux placé que moi pour apprécier le besoin dun changement. Mais limportance de la question ne nous a pas échappé : cest pourquoi nous engageons une réflexion sur ce thème et plus généralement sur larticulation entre contrôle interne et contrôle externe. Cette réflexion ne porte pas spécialement sur le partage des responsabilités, Agent Comptable/ Directeur. Si le contrôle interne est effectif et efficace nous sommes satisfaits. Dans le cas contraire il convient de savoir pourquoi le contrôle interne est défaillant.
Aujourdhui la tâche principale de la Chambre est de suivre lapplication des lois de financement de la Sécurité Sociale et plus généralement lensemble des règles qui déterminent cotisations et prestations sociales. Nous devons examiner le degré de réalisation des objectifs et essayer dexpliquer les écarts.
Une de mes préoccupations est daméliorer linstrument de mesure comptable et je regrette de voir quil existe un plan comptable unique pour les entreprises très diversifiées du secteur privé, alors quil nen nexiste pas pour tous les organismes oeuvrant dans le champ de la protection sociale. Ce serait le premier outil à mettre en oeuvre pour consolider lensemble de ce domaine qui représente 1800 milliards de francs.
ES : Le dernier rapport de la Cours épingle le service médical des caisses. Mais un médecin dassureur, même social, a-t-il la légitimité et les sanctions pour être efficace dans le domaine de la maîtrise? Les contrôles sur les abus ninquiètent-ils pas que les professionnels honnêtes ?
Le Président MIGNOT: Le dernier rapport « népingle pas » le contrôle médical. A partir du constat de la manière dont il fonctionne aujourdhui et compte tenu des objectifs de maîtrise des dépenses la Cour a considéré que le contrôle pourrait contribuer davantage à cette maîtrise en consacrant une partie croissante de son activité au contrôle de loffre. La liberté totale de prescription, reconnaissez le, nexiste pas : la bonne administration de la médecine sy oppose, sans parler des problèmes déquilibre financier. Et cest la deuxième fois que vous critiquez lactivité de contrôle au prétexte quelle inquiéterait les gens honnêtes. Je vous réponds seulement que lexistence dun contrôle efficace contribue - sans doute modestement - à justifier lhonnêteté du plus grand nombre.
Revenant au contrôle médical, le réorienter vers loffre de soins, cest-à-dire les prescripteurs, est peut être difficile mais cela est nécessaire et il existe des caisses dans lesquelles cette réorientation est en cours : cela signifie concrètement quà travers lexploitation des prescriptions le contrôle médical se mette en mesure:
- dapprécier lactivité dun médecin pour alimenter un entretien avec lui (sur le nombre dactes, sur les conditions du respect des R.M.O)
- de connaître les conditions, moyennes et donc les écarts dans lapplication des R.M.O dans une zone donnée,
- de se mettre en mesure dapprécier le degré de cohérence entre prévention et soins curatifs.
Cette orientation correspond en fait à la mise en oeuvre du contrôle médicalisé de la dépense. Si lexpression a un sens cest dabord lexigence de lintervention dun médecin.
ES : Les contrôles effectués par la Cour vous permettent-ils dapporter une réponse dexpert sur les problèmes de financement de la sécurité sociale, en particulier de lAssurance maladie ?
Le Président MIGNOT: La vue synthétique montre dabord la complexité du système. Cela nous montre que des intervenants multiples et nombreux sont nécessaires.
Certes, il y a des secteurs où on y voit plus clair, même si les problèmes soulevés ne sont pas faciles: cest le cas des retraites par exemple.
Nous pouvons que faire ce quun corps de contrôle peut faire: expliciter le plus clairement possible pourquoi on constate un dérapage dans un secteur. Souvent, des décisions sont prises avec une base dexpertise trop faible. Nous livrons des matériaux aux décideurs. Mais nous ne pouvons nous substituer à eux pour décider. Notre fonction est dessayer dexpliquer.
| M. MIGNOT est diplômé de
lENA. Il a travaillé par épisodes à la Cour des
Comptes, et dans dautres grands secteurs : Le
Commissariat au plan notamment. De 1981 à 1985 il a été Délégué à lEmploi, de 1985 à 1991, directeur de lUNEDIC. En 1993, il a pris la présidence de la Chambre régionale dAlsace. Revenu à la Cour, il est Président de la Chambre sociale compétente pour la Sécurité sociale. M. Marmot préside pour sa part lautre chambre sociale, qui regroupe toute la partie emploi, travail et UNEDIC. |
| Ambiance... Dans une petite rue du quartier de la Concorde, un immeuble de style. A létage des Présidents de Chambres, un silence ouaté de vieille et respectueuse institution et un huissier en queue de pie et noeud papillon blanc : çà change de lambiance de nos caisses. Un petit bureau, mobilier et rideaux classiques et un accueil très simple : pas de secrétaire, pas dattente pour rencontrer un homme direct, étranger à la langue de bois, et disponible à la fin de lentretien pour nous faire visiter la cour au grand plaisir du Président-Photographe qui ne cessait de mitrailler les lieux.. D. MARCHAND |