Interview

 

Patrice Legrand

Patrice Legrand est Directeur de la Caisse autonome nationale de la sécurité sociale dans les mines depuis 1989. Après l'ENA, il a commencé à travailler à la CNAMTS, dans le secteur de l'hospitalisation, de 1976 à 1980. A la direction du budget, de 1980 à 1983, il a été notamment commissaire du Gouvernement à l'UCANSS. En charge, de 1983 à 1989 de la sous direction de la réadaptation, de la vieillesse et de l'aide sociale au ministère des Affaires sociales, il y a mis en place le programme d'humanisation et de transformation des hospices et traité notamment des services de maintien à domicile des personnes âgées. Il est également l'auteur de la réforme des annexes XXIV au décret du 9 mars 1956 relatives à l'agrément des établissements pour enfants handicapés et fut rapporteur général de la commission de la dépendance instituée en 1991 auprès du Commissariat du Plan. Il est l'auteur d'un livre sur le secteur médico-social (éditions Berger-Levrault) paru en 1994 et qui vient de faire l'objet d'une deuxième édition, fin 1999.


Patrice Legrand

La passion d'un métier au service d'un régime spécial : les Mines

Propos recueillis par Jean-Claude Euzet


E.S. : Pourquoi un régime des mines, hier et aujourd'hui encore ? Qu'en sera-t-il demain ?

P.L. : Hier, c'était parce qu'il y avait une tradition et une réalité fortes : l'existence d'une industrie nombreuse, générant des solidarités efficaces et très fortement ressenties. D'ailleurs, le régime minier a été l'un des premiers régimes de sécurité sociale. Il y a dix ans, le régime comptait 42 sociétés de secours minières, chacune avec leur trésorerie propre, et demeurait sous-informatisé.

Aujourd'hui, ce régime est encore avant tout une entreprise soignante qui a des caractéristiques propres, si on le compare à d'autres régimes. Il n'assure pas uniquement le remboursement mais il distribue lui-même les soins, il a son propre système de santé avec des établissements hospitaliers, des pharmacies, des chirurgiens dentistes et des centres de santé. C'est donc un fonctionnement en réseau très différent du régime général. Les sociétés de secours minières sont au nombre de 15. L'informatique nationale est généralisée et la trésorerie unifiée. Trois séries de restructurations ont été menées à bien. Celle des organismes, celle des secteurs médicaux, celle des établissements hospitaliers (regroupements d'établissements hospitaliers sur nouveaux sites avec transfert de gestion). A cet égard, si nous avons réussi, c'est parce que nous avons pu constituer, au départ de Charbonnages, une structure de survie et de pérennisation en reconstituant le partenariat de l'AHNAC (Association Hospitalière Nord-Artois-Cliniques).

Demain, c'est 2005, année où l'on prévoit que les deux dernières entreprises minières, les Houillères de Lorraine et les Potasses d'Alsace, auront terminé leur exploitation au fond. Il n'y aura donc plus de mineurs en activité à cette époque. Le réseau de soins est déjà et sera trop important par rapport à la population minière qui ne cesse de diminuer. Il faut donc reconvertir cet appareil de soins au profit de l'ensemble de la population, notamment dans les zones qui ne sont pas caractérisées par une surdensité médicale (le Nord-Pas-de-Calais). Bien entendu, cela ne dispense pas de faire des efforts en termes de gestion prévisionnelle des effectifs.

E.S. : Comment est financé le régime ?

P.L. : Le régime est essentiellement alimenté par des subventions et par la compensation. Il y a 90 % de recettes exogènes et, à partir de 2005, ce sera même de l'ordre de 95 %. L'assurance vieillesse est surtout alimentée par l'Etat et par la compensation entre régimes spéciaux ; l'assurance maladie par la compensation dont surtout le régime général ; les accidents du travail par la compensation du régime général.

E.S. : Le principal problème est-il la reconversion des personnels et des services ?

P.L. : Exactement. Plusieurs dispositifs ont déjà été mis en place, le plus important étant un mécanisme de préretraite et d'aide à la conversion pour le personnel des Sociétés de secours minières et des Unions régionales, par le moyen de primes et de rachat des avantages en nature. Actuellement, il y a 8600 agents dont 3000 administratifs et 1500 sociaux (aides à domicile et assistantes sociales). Des établissements hospitaliers ont été transférés à des associations, loi de 1901, et une opération du même ordre a été effectuée pour le personnel qui traitait les prestations familiales. En liaison avec la CNAF, l'opération s'est bien passée ; une vingtaine d'agents ont été accueillis dans des CAF, d'autres personnes sont parties en retraite ou préretraite ; le restant a été reclassé dans d'autres tâches, dans les Unions régionales. Cette expérience va nous servir dans un nouveau cas de reconversion, en 2000, avec l'accord des agents ; il s'agit, cette fois, de l'accueil de personnel des mines par la CRAM de Rhône Alpes qui va créer une antenne à Saint Etienne, dans les locaux du régime minier. S'agissant de la caisse nationale, nous étudions la possibilité d'une intégration du personnel dans la caisse des dépôts et consignations, préservant la personnalité et l'autonomie de la caisse autonome nationale de la sécurité sociale dans les mines et la souveraineté de son conseil d'administration.

E.S. : Et le personnel médical ?

P.L. : Nous venons de conclure une nouvelle convention médicale qui change complètement le mode de rémunération des médecins miniers. Un choix est offert aux médecins à temps plein en place : quand ils passent en dessous d'un seuil de clientèle, pondéré par l'âge, ils se voient offrir le choix entre la proratisation de la rémunération en fonction de la clientèle et une diminution forfaitaire de leur rémunération de 15 % en contrepartie d'engagements d'exclusivité. Les nouveaux entrants bénéficient d'un régime par capitation avec un montant de rémunération recentré (une diminution de 20 % environ par rapport à l'ancien). Ce système a pour avantage de privilégier la flexibilité de la rémunération des médecins, en fonction de la restructuration géographique, afin de conserver les éléments de qualité et de proximité des soins. De plus, la convention prévoit un système de préretraite, à partir de 56 ans, dans des conditions proches du MICA. Enfin, il faut bien noter que le régime de rémunération des nouveaux entrants est plus souple, puisqu'il tient compte de la clientèle réelle ; il permettra, éventuellement, de s'adapter à un fonctionnement du réseau au bénéfice de toute la population.

E.S. : Ou en est-on pour les 35 heures ?

P.L. : L'accord RTT vient d'être agréé ; il assure le maintien de la rémunération et de l'emploi du personnel en place. Cependant, les agents sont préoccupés de l'avenir, ils souhaitent des solutions qui permettent effectivement le maintien de l'emploi du personnel et le fonctionnement du réseau de soins. C'est une inquiétude réelle à laquelle il faut répondre.

E.S. : Quel est le devenir des services eux-mêmes ?

P.L. : Le problème est différent selon les composantes du réseau de soins. Ainsi, les établissements hospitaliers et sociaux sont ouverts, par nature, et accueillent d'ores et déjà une clientèle extérieure majoritaire. Des opérations de restructuration importantes ont été faites dans le Pas-de-Calais. Prenons l'exemple de la polyclinique de Liévin ; un établissement de l'Union régionale, un de la Société de Secours minière et une clinique ont été transférés à l'association hospitalière Nord-Artois pour en faire un seul établissement conforme à la carte sanitaire. Le régime minier est majoritaire au Conseil d'administration mais il y retrouve la mutualité et les collectivités locales. Par de telles opérations, nous allons donc plus loin que les UGECAM avec un fonctionnement dans le cadre d'un réseau qui tient compte des complémentarités et des zones géographiques. Une opération de même nature va être menée dans l'ouest du bassin minier, à Auchel-Bruay.

E.S. : L'ouverture des services à toute la population est-elle inéluctable ?

P.L. : Cela va être le cas pour les services ambulatoires tels que les soins à domicile du Nord et du Pas-de-Calais. Les sociétés de Secours minières et l'Union régionale vont essayer de constituer un réseau d'aide et de soins aux personnes âgées qui pourra être utilisé par tous, y compris les médecins libéraux. Ce service aura la personnalité morale. Au delà de ces exemples, le débat continue dans le service minier, en particulier au sein du Conseil d'administration. De plus en plus d'administrateurs, mais pas tous, sont convaincus de la nécessité de déconnecter la gestion des œuvres de celle de l'assurance maladie en constituant, par exemple, des groupements dotés de la personnalité morale. Tout porte à croire que l'externalisation (avec des formes diverses selon les besoins) est une condition de réussite de l'ouverture.

E.S. : Pourquoi ne pas utiliser le cadre juridique des UGECAM ?

P.L. : Ce n'est pas forcément exclu. D'ailleurs, dans un cas particulier, l'Union régionale du Nord est en négociation avec l'UGECAM Nord-Pas-de-Calais-Picardie, en vue de l'apport en gestion d'un établissement pour enfants handicapés qui est implanté hors zone minière. Cependant, il est clair que, dans l'idée du régime minier, nous souhaitons préserver la possibilité d'un fonctionnement en réseau de soins, au profit des populations des anciens bassins miniers. L'objectif va donc au delà de ceux qui sont assignés aux UGECAM. En fait, il faut s'attacher à bâtir à partir des éléments du régime minier, d'autant que nos établissements sont en bon état, avec un plateau technique de qualité. Nous travaillons aussi à un dossier médical partagé et commun à l'hospitalisation et à l'ambulatoire.

E.S. : Quel est l'objectif 2000 ?

P.L. : C'est la construction d'un réseau de soins dans les régions où nous avons une forte implantation, en particulier dans le Nord-Pas-de-Calais. Les Sociétés de Secours minières ont déjà entrepris de le faire et il faut souligner que ce sera un réseau d'aide et de soins, avec une partie médico-sociale importante. Il y aura donc deux branches : l'ambulatoire - que les Sociétés de secours minières sont en train de bâtir pour 2000-2001 -, en partant de l'aide à domicile déjà existante, et l'hospitalier, pour lequel, dans le Pas-de-Calais, une grande partie est déjà réalisée.

Les chiffres significatifs du régime minier

L'organisation administrative du régime minier a une structure pyramidale proche de celle du régime général. On compte, en effet : l'organisme national : la Caisse autonome nationale qui gère l'assurance vieillesse et exerce la tutelle sur le régime, 7 organismes régionaux qui assurent la gestion du risque AT-MP, 15 organismes locaux appelés sociétés de secours minières qui assurent la gestion de l'assurance maladie et jouent le rôle d'un véritable employeur sanitaire (cabinets médicaux, centres de spécialités, cabinets dentaires, cabinets d'optique, pharmacies …).

Les dépenses du régime minier, tous risques confondus, s'élevaient en 1998 à 25,4 milliards de francs. Les produits sont constitués pour l'essentiel des transferts extérieurs : compensation (80 %), subventions de l'Etat (6 %) ; les cotisations et le produit de la C.S.G. (transfert de la cotisation d'assurance maladie) ne représentent plus que 9 % du total des produits.

Pour l'assurance vieillesse, le montant des dépenses s'élevait à 15,8 milliards de francs. Le nombre total de bénéficiaires s'établit à 407 803 se répartissant comme suit par catégorie de prestations : pension de vieillesse de droit direct (246 557), pension de vieillesse de droit dérivé (158 779), pension d'invalidité (2 467).

Pour l'assurance maladie, le montant des dépenses s'élevait à 7,7 milliards de francs (3,1 au titre du seul budget global). Le nombre de bénéficiaires de l'assurance maladie s'établit à fin 1998 à 324 996 dont 23 829 actifs ; il est à noter que la population couverte âgée de plus de 70 ans représente 39 % contre 11 % pour le régime général.

Au total, le régime minier emploie 8 680 personnes - sanitaires, administratifs et aides à domicile - dont 6 356 à titre permanent - parmi lesquels un nombre important travaille déjà au profit de clientèles non minières. (bien entendu, ces effectifs ne comprennent pas ceux de l'AHNAC (1400 personnes) et des autres associations proches).