ELAN SOCIAL N° 23

BENJAMIN IFERGAN : LE TRESORIER DE LA SECU

INTERVIEW: G. ARCEGA


Benjamin IFERGAN a débarqué un beau matin dans la branche recouvrement qui somnolait bien un peu, et plus précisément à l’ACOSS, qui elle, était carrément en état d’apesanteur, sauf un petit abcès du côté de l’informatique.
A vrai dire, son arrivée avait quand même été précédée d’une petite mise en train : chargé d’un contrôle sur la gestion de trésorerie dans les URSSAF, le personnage sévissait depuis quelques temps déjà, dans un bureau du boulevard Richard Lenoir, dans lequel il convoquait les directeurs d’URSSAF, afin de leur expliquer combien grande était leur ignorance et leur naïveté dans le domaine financier. Chacun savait déjà que c’était là, le futur directeur de l’ACOSS.

" L’homme de Bérégovoy " prend officiellement ses fonctions de directeur, et assiste à sa première réunion de directeurs à ARRAS, dans le fief de notre ami MAILLY. Il intervient pour la première fois, moment très attendu. L’impression est plutôt amène, le directeur de l’ACOSS n’a pas une grosse voix, il s’exprime avec douceur, pour dire quelques considérations, notamment sur la gestion administrative, qui ne semblent pas bouleversantes. Personne ne se doute encore que sous peu, quelques petits coefficients affectés aux ratio de gestion vont chambouler le classement des organismes, et faire ressortir de façon criante les écarts d’effectifs.

Mais la mission essentielle d’IFERGAN n’est pas là. Sa vocation, sa croisade, sa prophétie, c’est la gestion de la trésorerie, c’est pour ça que le ministre lui même l’a envoyé là. Pour une fois qu’un ministre des finances s’occupe directement de notre cas... Et voilà que ce martien même pas ENARQUE, explique tranquillement que les URSSAF, et donc la sécu font preuve d’une grande bonté à l’attention des banques, qui seraient encore fort heureuses de travailler avec tant d’argent même à " J zéro ", " J Sec ", comme il dit.

Rapidement, une étrange épidémie s’empare des directeurs d’USSAF, dont le symptôme le plus manifeste est d’éructer périodiquement la parole sacrée : " J sec! ". Les convertis se transforment en disciples encore plus intégristes que le maître, font presque une compétition de délais de trésorerie, obtiennent même ici et là, notamment du côté de Lille et de Blois, du " J moins quelque chose ", et en quelques mois, toute la branche voit ses délais de trésorerie réduits, les branches dépensières à leur tour converties, formées, embrigadées, enthousiasmées, et la sécu recule de quelques années le fatidique trou sans fond du fameux déficit.

Pour être juste, les URSSAF n’avaient pas attendu pour prendre conscience du problème. Dans les années 70, on travaillait, dans la plupart des cas, avec les trésoreries générales : on avait, dans le meilleur des cas, du " J + 5 ou 6, avec en prime quantités de bordereaux dactylographiés à remettre en triple exemplaire: c’était l’administration, avec un grand " A ". Dans la branche, on avait pris conscience qu’il y avait là un petit problème on avait commencé à mettre en concurrence les banques, et réduit les délais à 2 ou 3 jours. Mais Benjamin IFERGAN, qui, ironie du sort, vient de la haute administration du trésor, a donné à ces premières démarches la dimension d’une véritable croisade nationale.

C’est une réussite totale, technique, mais aussi humaine : " Benjisec ", comme on l’a pafois surnommé, a su convaincre les directeurs, mais aussi les agents comptables, et au delà même tout le personnel. Depuis cette glorieuse époque, dans les URSSAF, au moment des échéances, tout le monde est sur le pont dès l’aurore pour trier, agrapher, composter, endosser des montagnes de chèques qu’il faut remettre aux banques avant 10 heures, en général. Il a su par son charisme, les faire adhérer à un projet, et a réussi pleinement sa mission. Et obtenir cela d’une bande de dirigeants qui ont plutôt tendance à regarder tout projet national comme une scandaleuse immiction dans leur prérogatives locales, cela relève de l’exploit, mais il est vrai que le charisme ne se décrète pas.

Les URSSAF appréciaient et aimaient bien leur directeur national. On lui reprochait pourtant une certaine froideur, voire une absence de sentiment humain, comme si l’homme n’était qu’un froid requin de la finance, manifestant un certain dédain à l’égard des dirigeants ordinaires de province.

Benjamin IFERGAN s’étonne presque aujourd’hui qu’on ait pu avoir une telle image de lui, même s’il reconnaît être dur en affaire, parce que c’est indispensable. Il rappelle, comme en guise de défense, qu’il s’est heurté dès son arrivée à quelques hostilités, qu’il avait en face de lui quelques directeurs d’envergure qui n’étaient pas des enfants de choeur, comme celui de Paris et celui de Toulouse, et, chose dont on ne s’apercevait pas, qu’il avait, au fond, à peine trente ans! Ce qui fait qu’aujourd’hui, il semble avoir gardé l’apparence physique d’un âge qui semble être resté le même. Mais il n’a plus cette sorte de tension intérieure dont il semblait avoir fait une armure.

Benjamin IFERGAN gère aujourd’hui sa société, " VOCATION FINANCE ", appellation qui à elle seule résume le personnage: c’est un financier dans l’âme, et un orfèvre en la matière. Mais c’est aussi aujourd’hui un homme plus chaleureux et décontracté, qui parle des hommes qu’il a fréquenté dans l’Institution comme on parle de vieux amis, avec lesquels on a eu une chouette aventure. Et au fond, c’est un peu ça qui est arrivé.

Regard d’un témoin extérieur, ex directeur de caisse nationale, sur les hommes et le management dans l’Institution:

INTERVIEW: G. ARCEGA

ES: A l’occasion de votre passage à l’ACOSS, vous avez eu l’occasion de travailler avec une centaine de dirigeants d’URSSAF. Comment nous avez-vous trouvés?

B. IFERGAN: J’ai d’abord trouvé des gens très attachés à leur Institution, c’est ce qui est le plus marquant. Je travaille depuis 8 années dans le privé, et je n’ai jamais retrouvé un tel attachement professionnel.

Je pense, avec le recul, que les directeurs ne sont pas très bien payés, alors qu’ils se consacrent, qu’ils se dédicacent très fortement à leur fonction. C’est vraiment ce qui les marque le plus, et c’est le premier point, qui m’a le plus frappé. Je vous ai trouvé, dans l’ensemble, intellectuellement et professionnellement à la hauteur de vos fonctions de responsables d’unions de recouvrement. Comme partout, il y a des gens, disons plus conservateurs, mais je n’ai pas le souvenir d’un seul d’entre vous qui m’ait laissé une image vraiment négative.

ES: On dit pourtant que vous avez déclaré, dans une interview, que vous préferiez partir au Zambèze que travailler dans la branche.

B. INFERGAN: C’est une méprise, j’ai le souvenir d’avoir évoqué à ce propos les premiers mois que j’ai passé à l’ACOSS, qui ont été un peu difficiles. Vous savez, tout le monde ne m’a pas vu arriver avec forcément un grand enthousiasme : C’était cela, le Zambèze!

Mais j’ai réellement conservé un très bon souvenir de mon passage à l’ACOSS, qui a été un des grands moments de ma vie, et des hommes que j’y ai connu. Le niveau y est d’ailleurs aussi bon que dans le privé, la branche n’a pas de complexe à cultiver.

ES: Tout le monde s’accorde à reconnaître votre succès pour ce qui concerne la gestion de trésorerie. Par contre, ce fût plutôt un échec dans le domaine informatique. D’accord, pas d’accord?

B. IFERGAN: Il est vrai que je n’ai pas sorti le SNV 2. Malgré tout, j’ai fait venir Bernard PRIVE, qui a concrétisé le SNV 2 deux ou trois ans après. Mais quand le ministre m’a nommé, il m’avait donné un objectif précis, à la suite d’un audit, qui était de rétablir la trésorerie de l’Institution. J’ai consacré toute mon énergie surtout à cette mission, qui a été accomplie. Pour ce qui concerne les aspects règlementaires, j’avoue que je les ai un peu survolé. je me suis appuyé sur les équipes de l’ACOSS, qui sont très fiables, je faisais confiance à Salles et à Dupuis.

ES: Il y a aussi la gestion administrative, qui s’est concrétisée depuis par la pluri-annualisation budgétaire, et la dimension, plus récente de la communication.

B. IFERGAN. C’est vrai, M. CHADELAT a développé ces dimensions, et c’est une très bonne chose.

ES: Quand vous étiez en poste, le moins qu’on puisse dire et que vous ne sembliez pas déborder d’affectivité. Avez-vous malgré tout conservé quelques amitiés à cultiver dans notre maison, ou étiez-vous un pur mercenaire?

J’ai gardé des contacts avec Yves DEBACQ, qui m’a tenu au courant des évolutions de la branche. A mon départ, j’ai reçu une cinquantaine de lettres, qui m’ont beaucoup touché, les gens n’étaient pas obligés de m’écrire.

Quand j’ai été nommé, j’avais à peine 31 ans, et j’ai reçu un accueil qui n’a pas toujours été facile, comme je vous l’ai dit. J’étais " l’homme de Bérégovoy ". Et puis j’avais en face de moi des directeurs plus âgés, plus expérimentés, comme celui de Paris, et de Toulouse bien sûr. Soit dit en passant, c’est une bonne chose qu’une caisse nationale ait en face d’elle, des gens de caractères, des dirigeants qui sont des personnalités dans une branche, et qui m’ont eux-même beaucoup marqué.

Je ne suis pas un mercenaire, ni " un homme de la banque ". A ma nomination, je n’étais à la banque Vernes que depuis un an et demi, et j’avais été auparavant beaucoup plus longtemps, un haut fonctionnaire. Je suis polytechnicien, et j’ai d’abord servi la fonction publique, au trésor, et c’est le directeur de cabinet de Bérégovoy, J. CH. NAOURI, qui m’a recommandé à ce dernier.

Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir eu de mauvais rapports avec les dirigeants de la branche. Je me souviens des hommes avec beaucoup de plaisir. Au demeurant, cette période de ma vie a été une des meilleure que j’ai connue.

ES: Vous êtes arrivé avec la gauche, et reparti avec la droite. Est-ce le chemin de vos convictions?

B. IFERGAN. Je suis toujours resté un homme sentimentalement à gauche, et je le resterai.

ES: Si c’était à refaire, aujourd’hui quelle serait votre grande ambition?

B. IFERGAN: L’informatique, au sens large, je veux dire les relations informatisées avec les entreprises, il y a des évolutions importantes dans ce domaine actuellement.

ES: En nous quittant, vous avez malgré tout quitté un destin national. Que devenez-vous? vous ne vous ennuyez pas trop?

B. IFERGAN: Pas du tout! Vous le voyez, j’ai ma propre entreprise. Après avoir dirigé une caisse nationale dans une branche qui comprend 12 000 personnes, j’ai voulu conserver à ma société une dimension humaine, de quelques personnes. Ici, je n’ai de compte à rendre à personne, c’est une autre dimension.

Dans ma vie il y a eu trois périodes : fonctionnaire, puis directeur de l’ACOSS, et maintenant dirigeant d’une entreprise privée. Mon passage à la banque, vous le voyez, n’a en fait été qu’une brève parenthèse.

ES: Pourtant, vous êtes un financier, le nom même de votre société est tout un symbole.

B. IFERGAN: je suis un financier, je finance, entre autres, des trains, j’ai travaillé pour la régie Renault et d’autres grandes entreprises. je suis en concurrence avec les banques, sur un marché international, dans un secteur très spécialisé, où je fais, en quelque sorte, du " sur mesure, et je suis seul dans ce créneau. Je fais de l’ingénérie financière, et je suis seul maître de mon destin.

BENJAMIN IFERGAN

L’ex directeur de l’ACOSS est polytechnicien (74). Il est également ingénieur en statistique et administration économique (76), Lauréat de la Fondation nationale des entreprises publiques, titulaire d’un doctorat d’économies appliquée et diplômé d’études coptables supérieures.

Il a exerce de 1978 à 1982 ses fonctions au sein du Ministère de l’économie et des finances, et en particulier a occupé les postes de secrétaire général adjoint du FSAI, secrétaire général adjoint du FDES, et a été attaché aux services financement et garanties du commerce extérieur, protocoles gouvernementaux, et balance des paiement et controle des changes.

Enn 1982, il a pris la direction du département des grandes entreprises de la Banque Vernes et commerciale de Paris, et a exercé cettef fonction jusqu’en 1984.

En 1984, Benamin IFERGAN a été nommé directeur de l’ACOSS.

En 1987, il a rejoint la banque Rothschild et Cie banque en tant que directeur, où il s’occupe en particulier de la gestion de fonds d’institutionnels et de la mobilisation de financements pour les collectivités publiques.

En juin 1988, il quitte ces fonctions, pour créer VOCATION FINANCE, dont il assure la présidence depuis lors.

VOCATION FINANCE

La société que préside aujourd’hui Benjamin IFERGAN, est une société d’ingénierie financière spécialisée dans le conseil financier de grands groupes français et internationaux à l’occasion de leurs investissements à l’étranger, de leurs financements d’actif, ou encore de la gestion de leurs dettes. Indépendant de tout établissement financier, la société a pour philosophie le conseil et la défense des intérêts de ses clients industriels.

depuis sa création, elle est intervenu comme conseil dans des opérations représentant un volume de transactions équivalent à 22, 531 Mds de francs.

VOCATION FINANCE, qui a son siège 2 rue Lord Byron à Paris, conduit actuellement plusieurs opérations: Le financement d’un projet de traitement d’eaux pour un grand groupe Français au mexique, un crédit bail fiscal pour un chemin de fer européen, un financement hors bilan du réseau de distribution d’un groupe industriel français, et plusieurs financements de projets de délégation de service public en france et en angleterre pour un groupe français.

Encadre: La vision de l’adjoint: Gilles CAZAUX, Directeur adjoint CPAM des Bouches du Rhône, à l’époque directeur adjoint de l’ACOSS:

Dans un petit village catalan, où les directeurs locaux coulent des jours heureux, au bout du monde civilisé, très loin des caisses nationales, l’arrivée de Benjamin IFERGAN à la tête de l’ACOSS, était ressentie comme une péripétie parisienne sans grande conséquence.

Mais, un jour de juillet 1986, le téléphone sonne, et au bout de la ligne, le charmeur professionnel vous soumet à la tentation de l’aventure. Un peu naïf ou beaucoup ambitieux, ou les deux en même temps, le directeur local accepte, sans songer à négocier ni son contrat, ni la gestion de sa carrière, confiant dans la parole du maître.

L’ACOSS du temps de Benjamin IFERGAN, c’était un tourbillon, où coexistaient l’armée des mercenaires contractuels de droit privé aux privilèges exorbitants, mais armée de métier connaissant parfaitement la mission pour laquelle ils avaient été recrutés (banques, méthodes, informatique), des fonctionnaires aux abois, une vieille garde de la convention collective marginalisée, un contrôleur d’Etat submergé, court-circuité par son propre ministre.

On y apprend que le temps est une matière précieuse, et celle du directeur général une matière introuvable. Dans le meilleur des cas, il faut développer son argumentaire en 5 minutes (chrono en main) alors que l’enjeu est de plusieurs millions de francs.

Tout de suite, il faut tout savoir, rédiger note sur note, chiffrer, rechiffrer, argumenter, courir à la direction de la sécurité sociale, puis rue de rivoli (c’était avant Bercy). Si par malheur, c’est monsieur IFERGAN qui conduit (moyenne dans Paris impubliable dans le magazine d’une institution qui milite pour la prévention santé), on espère pieusement que l’on ne va pas croiser un autobus dans la ligne qui lui est réservée, et que l’on sera toujours vivant le soir.

Il faut apprendre à participer à des réunions de direction ou l’expression est virile, voire guerrière, et ou un gamin mal élevé demande à son agent comptable trop vieux pour être son père d’aller se laver la bouche pour avoir proféré une ânerie. Tous les matins, il faut refaire le monde, brader les comptes cotisants au moins disant, sous traiter l’ensemble de nos métiers, avec des notes argumentées à Matignon, Ségur ou Rivoli.

Bref, un monde en folie, où l’on côtoie une intelligence opérationnelle hors du commun, qui atteint toujours ses objectifs, jusqu’à la chute politiquement programmée.

A refaire l’histoire, l’humble témoin que je peux être de cette époque ne peut que se rappeler les résultats fantastiques réussis en matière de trésorerie, passant de la préhistoire à la modernité absolue, une vision très réaliste de la situation informatique et une prospective du développement du SNV 2 que d’autres ont pu s’attribuer par la suite, un jugement sûr et impitoyable sur les capacités des différents acteurs du recouvrement, une emprise sur le conseil d’administration qui le considérait comme un véritable PDG, un impact sur ses collaborateurs de premier rang comparable à celui d’un véritable patron: objectifs, moyens, mesure des résultats, sanctions, nouveaux objectifs, etc.

Il avait toutes les qualités. Il ne lui manquait plus que d’être un être humain.

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