D o s s i e r |
| Le rôle des CAF et de leurs dirigeants dans la politique d'accueil de la petite enfance |
Dossier J.C. EUZET - L. DURAND
Vous le savez, Elan Social a lambition de montrer le maximum de facettes du métier de dirigeant des caisses de Sécurité sociale. Pour ce dossier, votre magazine donne un éclairage sur une fonction particulière : le rôle des CAF dans ce que lon a dabord appelé la garde du jeune enfant puis, plus noblement, laccueil du jeune enfant. Cette dernière expression met en valeur des idées de formation, de pédagogie, dépanouissement de lenfant ou encore dégalité des chances. Quant à la fonction elle-même, elle est synonyme de partenariat et de valeurs partagées.
Il est évident aussi que si lon parle de dirigeants, cest pour évoquer le duo Président-Directeur ou encore le rôle complémentaire des administrateurs et des administratifs.
Surtout, ce dossier démontre combien les CAF sont de formidables instruments de cohésion sociale. En aidant à concilier le travail et la vie familiale (les anglais disent en réconciliant), on atteint une dimension politique supérieure qui dépasse de très loin, pour une CAF, le " simple " rôle de distributeur de prestations (voir la page rouge sur un cas dramatique récent).
Aussi, pour être plus près du terrain, Elan social a organisé une table ronde dans la région Rhône-Alpes. Lucien Durand nous montre, à cette occasion, aussi bien le dynamisme des CAF que les ambiguïtés du sujet.
Laxe central de la communication sur la cohésion sociale réconcilie ainsi les soi-disant pôles opposés de la famille et du social. Cest, en tout cas, ce quElan social essaye de montrer grâce à un regard sur lévolution historique récente, une analyse de la problématique actuelle et quelques interrogations européennes. (sigles utilisés dans ce dossier)
I. Regard sur lévolution historique récente Pour ceux qui ne travaillent pas dans la sécurité sociale et même pour ceux qui, y travaillant, ne sont pas dans la branche Famille, vouloir traiter dun sujet tel que celui de la petite enfance peut paraître surréaliste ! A lheure des " grands problèmes " qui frappent quotidiennement à la porte des média, comment peut-on distraire son attention par de telles questions ?Ainsi, lassurance maladie-accidents du travail, avec un poids de lordre de 650 milliards, les restructurations hospitalières, les conventions médicales, la maîtrise des dépenses de santé etc. occupe les premières manchettes.
Ainsi, lassurance vieillesse avec un poids de lordre de 800 milliards (régime général et autres régimes de base), les perspectives délicates déquilibre avec larrivée des générations du baby-boom à la retraite, le casse tête des régimes spéciaux, la dépendance des personnes âgées etc. talonne de près lassurance maladie dans les préoccupations des Français.
Alors, face à ces " poids lourds " de la protection sociale, la branche des alloc fait pâle figure avec " seulement " un poids de lordre de 150 milliards (mais proche de 300 avec les autres prestations quelle verse) et surtout des problématiques qui ne font pas forcément les premières pages de nos quotidiens.
Pourtant, à y regarder de plus près, les questions qui tournent autour de la protection des familles sont au coeur de notre société. Ce sont même ces questions-là qui peuvent assurer durablement une vraie cohésion sociale dans un monde en mutation rapide. Et, dans ce processus, les CAF sont en première ligne.
La aussi, la " pesée " de la petite enfance en montre limportance puisque un tiers des familles, celles qui ont un enfant de moins de trois ans, sont concernées et touchent 40 % des prestations familiales (APJE, APE, AGED, AFEAMA). Quant à laction sociale des CAF, cest un tiers des fonds qui sont mobilisés en direction de la petite enfance, soit 4,4 milliards pour laccueil des enfants de 0 à 6 ans en 1997 (cf.encadré 2).
Laccueil des jeunes enfants est une " cible " privilégiée dintervention des CAF avec un outil particulièrement performant, le contrat enfance (cf.encadré 3). Depuis dix ans, 2400 contrats enfance ont été signés, permettant la création de 41 000 places de crèche, 21 000 en haltes-garderies et 140 000 en CLSH. On verra plus loin que cest sans doute insuffisant, quil y a des problèmes dégalité sociale ou de répartition géographique des équipements (cf.encadré 4), certes, mais à force de vouloir critiquer, on oublie ce qui a été fait et bien fait. En réalité, pour bien saisir leffort énorme qui a été réalisé et par lequel les CAF ont particulièrement oeuvré, il faut comprendre quel problème de société était et reste en jeu.
0-3 ans ou 0-6 ans ? |
Pour cela, il est inutile de remonter trop loin dans le temps (même si, dans sa thèse de juin 1986 sur les structures de la petite enfance, Frédérique Leprince appelle malicieusement notre attention sur un Edit du roi Jean qui, en 1350, avait fixé le salaire des " nourrices à emporter " et celui des " nourrices à domicile ". Cétait bien avant lexistence de la CNAF ...). Il suffit de se reporter à lavis du Conseil Economique et Social des 10 et 11 mars 1981 sur les modes de garde des jeunes enfants (le rapporteur était Eveline Sullerot) pour comprendre toute lampleur récente de la question.
Les conseillers commencent par rappeler que, déjà en 1975, un autre avis donné par cette instance sur les problèmes posés par le travail et lemploi des femmes, avait préconisé le développement rapide et diversifié des équipements sociaux pour la petite enfance. Le bilan qui a été fait en 1981 a dabord tranché sur la définition de ce que lon entend par jeunes enfants (0 à 6 ans) et par modes de garde (les équipements et personnes qui assurent la surveillance des enfants mais aussi leurs soins, leur éducation, leurs jeux).
On voit bien, dans lexposé des motifs, pourquoi ce problème était alors posé : " La demande en modes de garde na cessé de saccentuer, du fait notamment de lurbanisation, de la mobilité, de la séparation des résidences des générations, de lactivité professionnelles des grands-mères et surtout, des jeunes mères (plus de 70 % des mères dun enfant de moins de 6 ans travaillent, et 8 sur 10 comme salariées, hors du foyer le plus souvent). Il y a lieu de prévoir que la demande en modes de garde ne se ralentira pas car lactivité professionnelle des jeunes mères se poursuivra, le chômage et linflation accentuant encore cette tendance ".
Le rapport analysait aussi les transformations profondes de la famille et le rôle nouveau assigné à lécole maternelle. Déjà à lépoque, on constatait que la pénurie en modes de garde jouait un rôle dans le renoncement à des naissances, que certains modes de garde pouvaient permettre des dépistages précoces de divers handicaps et surtout que ces modes de garde avaient un rôle considérable à jouer dans la recherche dune réduction des inégalités des chances en faveur des petits enfants des milieux moins favorisés. Lavis plaidait notamment pour la création dun complément familial garde denfants et souhaitait lier laide publique à lenfant lui-même et non à la mère ni au mode de garde. De nouvelles propositions dans une longue histoire ! (cf. encadrés 5, 6 et 14).
| Parcours du combattant |
Les CAF ne sont pas restées en marge de ce mouvement de société qui avait vu les jeunes femmes, mieux scolarisées, mieux éduquées, désireuses de travailler à lextérieur et donc qui avaient revendiqué, surtout à partir de 1968, des modes de garde adéquats.
En 1970 puis 1974, cétait déjà, pour la branche Famille, lopération " 100 millions crèches " puis, à partir de 1983, les " contrats crèches " avec un financement garanti pour les prestations de service, cest-à-dire une aide au fonctionnement, avec des incitations financières à développer le nombre de crèches grâce à un contrat entre CAF et communes gestionnaires. Cest enfin, le " contrat enfance " mis en place en 1988 en métropole et 1991 dans les DOM.
Tous ces dispositifs novateurs ont été et sont encore autant doutils accélérateurs du changement. En particulier, le contrat enfance qui avait, dès le départ, plusieurs ambitions pour améliorer le contrat crèches précédent : non seulement un meilleur accueil, quantitatif et qualitatif des enfants de 0 à 3 ans en crèche, mais aussi dans toutes les structures daccueil et jusquà lâge de 6 ans.
Le Comité Economique et Social a fait le bilan de tous ces efforts dans son avis du 25 septembre 1991( le rapporteur était Hubert Brin), en constatant que laccueil était relativement bien organisé en France, malgré une offre toujours déficitaire, face à une demande croissante. Le même rapport soulignait que le développement des structures daccueil de la petite enfance constituait certainement le facteur essentiel de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Il faisait notamment le bilan des contrats crèches terminés en 1989, avec des résultats contrastés selon les lieux (à Paris, sur 7 ans, ouverture dune crèche par mois en moyenne).
Le Comité Economique et Social appuyait sur la nécessité daméliorer cette conciliation : " Parmi les couples qui travaillent, la recherche dune solution de garde des jeunes enfants sapparente souvent au parcours du combattant. Linsuffisance des structures daccueil, les contraintes dhoraires, le coût de la garde, constituent autant dobstacles que les parents doivent singénier à contourner ".
Cette insuffisance de structures daccueil a continué dêtre dénoncée, rapport après rapport, année après année.
- Ainsi, en octobre 1993, Colette Codaccioni, dans sa Politique familiale : " Le problème de la garde des jeunes enfants ne paraît primordial que pour un certain nombre de Français, il est non moins évident quil devient capital pour ceux qui sont directement concernés (...) La garde du jeune enfant est une des carences de notre pays. Cependant, grâce aux CAF et aux communes, en 10 ans, le nombre de places a augmenté de 63 % ; il faut donc poursuivre ce mouvement et lamplifier ".
- Ainsi, en avril 1994, le Haut Conseil de la Population et de la Famille a émis un avis qui insistait sur le développement des modes daccueil, option qui impliquait de relancer les contrats enfance et le réseau des assistantes maternelles (cf.encadré 10). Le Haut Conseil insistait pour réduire les disparités géographiques et les disparités sociales : " certains dispositifs ne sont pas réellement accessibles ou ne correspondent pas aux besoins des familles ". Entre autres, le Haut Conseil proposait de donner aux communes, par voie législative, une compétence directe en matière daccueil des jeunes enfants, et daméliorer les conditions de financement des contrats enfance.
- De son côté, la branche Famille a eu à faire son bilan, en 1996, avant la mise en place de la Convention dobjectifs et de gestion entre la CNAF et lEtat. Cest, par exemple, ce quà fait le Président du Conseil dAdministration, Jean-Paul Probst, en juin au colloque Collectivités locales et accueil des jeunes enfants et en décembre devant lUNIOPSS. Il a notamment souligné que, pour les CAF, une politique daccueil des jeunes enfants ne se limitait pas à une offre des modes de garde pour les enfants dont les parents exercent une activité professionnelle. Différents objectifs ont été et sont poursuivis : aider à lépanouissement des enfants - que les parents exercent ou non une activité professionnelle -, améliorer la vie familiale et la vie professionnelle, faciliter légalité des chances et, tout au moins, prévenir les exclusions dès le plus jeune âge.
| Cohésion et prévention |
Finalement, pour la branche Famille, il sagit de favoriser toutes les formules daccueil concourant à léveil du jeune enfant : haltes garderies, ludothèques, lieux daccueil enfants-parents. Le Président de la CNAF a rappelé que le rapport Cohésion sociale et prévention des exclusions du XIème Plan a souligné combien étaient importantes de telles actions. Il a insisté sur le fait quil ny a pas un bon modèle à appliquer à lensemble des enfants : "il y a une diversité de réponses à apporter aux familles en fonction de leurs besoins et de leurs souhaits ".
Cest à la lumière de ces orientations quil faut comprendre la Convention dObjectifs et de Gestion de mai 1997 qui, en quelque sorte, fait la loi des parties jusquen lan 2000 (cf. encadré 7).
Ce bref et partiel aperçu de lhistoire récente trouve sa conclusion logique dans les orientations de laction sociale familale des CAF pour la période 1997- 2000. En ce qui concerne laccueil des jeunes enfants, ce document qui engage lavenir (également de mai 1997) soulignait que : "Même si les résultats obtenus grâce notamment aux contrats enfance sont très encourageants, il convient aujourdhui de les conforter et de limiter les inégalités qui subsistent dans loffre locale, tout particulièrement dans les petites communes (...) Il convient aussi dimpulser davantage la création de relais dassistantes maternelles (cf. encadré 13), qui restent en nombre très insuffisant eu égard au recours à laccueil chez une assistante maternelle agréée, et de lieux daccueil et daccompagnement des parents (...) "
" Il revient aux caisses daccompagner mais aussi de susciter les améliorations et les évolutions nécessaires pour que les services que nous avons contribué à créer restent au plus près des besoins des familles, de lévolution de leur mode de vie et de travail (...) Enfin le Conseil dAdministration de la CNAF proposera des mesures de mise en cohérence des aides à laccueil des jeunes enfants entre prestations légales, action sociale, actions des autres collectivités publiques et fiscalité ". Cette dernière orientation très globale ouvre sur la
problématique actuelle qui va bien au delà des modes daccueil proprement dits. II. La problématique daujourdhui En matière daccueil de la petite enfance, le message essentiel du discours de Lionel Jospin à la conférence de la famille du 12 juin 1998, a été que la garde des jeunes enfants était encore trop souvent une source de difficultés ou dangoisse pour les parents parce que les dispositifs de prise en charge nétaient pas satisfaisants, notamment en ce qui concernait les horaires daccueil. Du côté des mécanismes daide, ils étaient trop complexes et pas toujours socialement bien adaptés.Il a tracé les lignes de force de ce quil avait demandé détudier aux inspections IGAS et IGF, à savoir :
- la généralisation des schémas locaux de développement de laccueil des jeunes enfants,
- le développement des modes de garde innovants comme les crèches parentales,
- laccroissement des aides des CAF aux communes pour le développement des crèches,
- une meilleure orientation des aides des CAF vers les communes les plus pauvres.
Dans le détail, les services du premier ministre ont fait le constat que depuis la création des prestations de service (cf.encadré 8), le tarif acquitté par les parents dépendait de leurs revenus. Il en résultait que les ressources dont disposaient les gestionnaires des crèches étaient dautant moins élevées quils accueillaient un nombre important denfants de familles modestes (les prestations de service étant quasiment forfaitaires, cest le gestionnaire qui couvre le " déficit ").
Lobjectif du Gouvernement étant toujours de poursuivre le développement de laccueil en crèche, il fallait donc réduire le " clientélisme " des gestionnaires et aider davantage les communes les moins riches. Pour aboutir à cela, le Premier ministre a indiqué que le système actuel serait inversé : les CAF et non plus les communes supporteraient les effets de la modulation familiale.
Parallèlement, des schémas locaux de développement de laccueil des jeunes enfants de moins de six ans seraient généralisés, avec un triple objectif dinventaire des équipements existants, de recensement des besoins et de loffre et de planification des équipements à réaliser.
| Plus déquité |
Quant aux crèches parentales, il les a mises en avant parce quelles constituent une filière de services de proximité, à la fois créateurs demplois et développeurs de liens de solidarité, les parents étant impliqués dans leur projet pédagogique. Lionel Jospin en a loué leur souplesse de fonctionnement, leur taille, leur adaptabilité et leur polyvalence. Pour lui, lobjectif était de donner un cadre réglementaire facilitateur à ces crèches parentales (cf. encadré 9).
Enfin, plus largement, le Premier ministre a recherché la cohérence dans le maquis des aides apportées à la garde denfant, entre la garde à domicile (avec lAGED), la garde par assistante maternelle (avec lAFEAMA) et la garde en crèche. Or, les niveaux de prise en charge et les taux deffort des familles sont très variables selon le mode de garde. Il en résulte un manque de lisibilité, doù lobjectif du gouvernement de continuer à réviser les aides aux modes de garde pour obtenir plus déquité, de simplicité et de transparence.
Ces orientations nont pas surpris les gestionnaires des CAF, compte tenu de lintense travail de réflexion préalable à la conférence de la famille de 1998, quil faut rappeler pour comprendre le contexte.
Ainsi, le 21 avril 1998, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn et Christian Sautter écrivaient à Jean-Paul Probst, Président de la CNAF, pour approuver le budget du Fonds national daction sociale (FNAS) mais en demandant que : " la CNAF développe avant la préparation du budget 1999, les instruments permettant de mieux identifier et évaluer lutilisation des dotations daction sociale et de prestations de service, notamment au regard des orientations , du ciblage territorial et de limpact réel des actions menées ". Il était également souhaité que : " la CNAF étudie dores et déjà les modalités dune meilleure harmonisation des conditions dintervention des différentes caisses et les possibilités dune meilleure prise en compte des capacités financières des collectivités, y compris par une dégressivité de laide dans le temps " (cf. encadré 19).
Dominique Libault, le 26 mai, a donné aux administrateurs de la CNAF des explications sur ces demandes et orientations. Le représentant de lEtat a indiqué quelles visaient la mise en place doutils pour une meilleure connaissance des bénéficiaires de laction sociale. En ce qui concerne le ciblage territorial, cela concernait bien sûr, la gestion des prestations de service, lEtat ayant le sentiment que la CNAF nassurait en la matière, quun rôle de payeur et non dorienteur dun ciblage territorial des actions menées, notamment en ce qui concerne laccueil des jeunes enfants.
On trouvait donc déjà les axes du discours de Lionel Jospin, sous langle des CAF, cest-à-dire :
- une modulation des financements pour aboutir à un meilleur aménagement du territoire,
- une dégressivité de laide dans le temps et laide des communes " pauvres " par rapport aux communes " riches ",
- pas de remise en cause de la décentralisation et de lautonomie des caisses, etc.
Entre avril et juin, le mois de mai a ensuite vu fleurir une série de rapports commandés par le Gouvernement et qui donnent le sens de ces orientations .
| Plus de qualitatif |
- En mai 1998, le rapport Claude Thélot - Michel Villac, sur le bilan et les perspectives de la politique familiale a, ainsi, fait le point entre deux objectifs dont léquilibre pourrait être revu, en ce qui concerne les CAF. Dune part, les prestations familiales pour le jeune enfant et, dautre part, laide pour " la garde ", quelle quen soit la forme. Le rapport a indiqué que " la juxtaposition de ces deux objectifs, au vu des sommes consacrées (environ 45 milliards - cf. encadré 2) peut aujourdhui être discutée ". Et encore : " Les différents indicateurs traduisent la forte priorité donnée aux jeunes enfants dans la dernière période. On peut penser que lon a atteint un palier, et que lessentiel des progrès devraient aujourdhui être avant tout dordre qualitatif, pour mieux répondre à la diversification de la demande ".
Les rapporteurs ont fait des propositions de rééquilibrage, notamment par rapport à lAPJE : " On peut se demander si la totalité de leffort mis sur lAPJE " longue " (13,5 milliards en 1996) est justifié et si des économies ne pourraient pas être faites sur ce volet, pour les réorienter sur des objectifs jugés aujourdhui plus prioritaires ".
Enfin, ce rapport a souligné le besoin dévaluation, aussi bien sur le degré de couverture du besoin que dans léquilibre souhaitable des différents dispositifs, ou encore dans le coût relatifs des différents modes de garde.
Par rapport à lemploi dune garde à domicile ou dune assistante maternelle à son domicile, les auteurs ont constaté que la place des crèches revenait à un coût de revient global dun niveau intermédiaire entre les deux premiers mais quelles encouraient deux risques opposés :.
"Un premier risque est quainsi les tarifs découragent la diversité sociale parmi leur clientèle, et que les crèches accueillent surtout à terme des enfants de familles pauvres, séloignant ainsi dun objectif de brassage social. Un deuxième risque, corollaire du premier est que, laccueil des enfants à bas revenus étant celui qui coûte le plus cher aux collectivités locales, celles-ci refusent de continuer à investir dans des équipements devenus de plus en plus onéreux ".
- le rapport de Michèle André, toujours en mai 1998, comprend un chapitre 4 sur la conciliation vie familiale et vie professionnelle et un chapitre 5 intitulé : " Mettre en cohérence les aides publiques en faveur de laccueil des jeunes enfants ". Dans le même sens que le rapport précédent, le travail a été préparé pour les orientations de Lionel Jospin. Par exemple, il est écrit : " La prise en charge de laccueil collectif (200 000 enfants soit 9 % des 2,1 millions denfants de moins de 3 ans) dépend de lactivité professionnelle des parents. Le tarif applicable aux familles, selon une logique redistributive est établi en fonction de leurs revenus et de la durée de laccueil (temps partiel, mi-temps). "
" En revanche, la prestation de service versée par jour et par enfant par les CAF aux gestionnaires, essentiellement les collectivités locales, est forfaitaire, quel que soit le niveau de revenu et la participation des parents. Il en résulte dune part pour les familles aisées une appréciation coût/avantage qui joue au détriment de laccueil collectif voire un accueil collectif qui leur est moins avantageux que laccueil individualisé réalisé par une assistante maternelle. Dautre part, le coût de laccueil collectif (supporté dabord par les collectivités locales, contrairement à laccueil individualisé) est dautant plus lourd quelles accueillent des enfants de familles modestes, la quote-part à la charge du gestionnaire, la collectivité locale le plus souvent, étant inversement proportionnelle à la participation des parents ".
On voit ainsi que les rapports se suivent et se ressemblent. La problématique est évidemment la même : le maquis des différentes formules ne garantissent pas léquité doù des orientations à présenter par les politiques :
- rééquilibrer les modes daccueil collectifs et individualisés,
- favoriser laccès des modes daccueil à tous les enfants,
- assurer la mixité sociale,
- prévenir les exclusions,
- agir en synergie avec la politique de soutien de lemploi.
Pour ces finalités, une série de moyens ont été proposés dont certains sont repris ici à titre dexemple :
- créer des places daccueil durgence,
- inscrire la prestation de service CAF dans un cadre légal
- rendre obligatoire au niveau communal les schémas locaux de la petite enfance,
- neutraliser leffet des aides financières dans le choix du mode daccueil par les familles,
- ne pas oublier les enfants atteints dune maladie chronique ou dun handicap
plus déquilibre |
Juste avant la conférence de la famille du 12 juin 1998, deux " événements " avaient synthétisé cette problématique : le rapport de Dominique Gillot, le 1er juin et le colloque du parti socialiste : " Quelle politique familiale pour demain ? ", le 7 juin. Si le premier a parachevé ces réflexions, en termes dexperts, le second , avec un texte de Marisol Touraine, Secrétaire nationale à la solidarité, les a transposées en termes politiques, à destination du Gouvernement.
Les articulations mêmes du rapport Gillot montrent combien la problématique est globale, non seulement pour les prestations légales, les modes daccueil individualisés et les modes daccueil collectifs mais aussi avec dautres facteurs tels que les rythmes scolaires, de travail et de transport, par exemple. En ce qui concerne lAPE (cf. encadré 6), le rapport propose den redéfinir les conditions dattribution en la réservant pour le troisième enfant et surtout en maintenant un lien structurel avec lemploi (formation professionnelle, formation continue, compensation du temps partiel choisi ...) combiné notamment avec lallongement du congé de maternité. Laxe principal de la réflexion tourne autour de la conciliation vie familiale/vie professionnelle, en considérant que le travail des femmes représente aujourdhui une évolution inéluctable.
En ce qui concerne les modes daccueil de la petite enfance (0 à 6 ans), le rapport plaide pour des schémas locaux légalement obligatoires, un rééquilibrage plus cohérent entre les différents dispositifs pour assurer léquité et développer diversité et mixité sociale, prévenir précocement les exclusions et soutenir lemploi qualifié par des prestataires agréés.
Dominique Gillot constate que la moitié des familles ne peuvent pas adopter le mode de garde de leur choix, même si elle souligne que grâce aux contrats enfance, les CAF jouent un " rôle particulièrement incitatif ". Pour elle, il faut faire évoluer la réglementation afin de favoriser la reconnaissance des expériences menées dans le cadre associatif. Les axes essentiels de ses propositions ont été repris par le Premier ministre, à la conférence de la famille, et on en avait eu un avant goût lors du colloque du parti socialiste, le 7 juin :
- critique de lAPE : " La seule solution proposée par les gouvernements de droite aux difficultés de conciliation entre le travail et la famille a été daccorder lAPE dès le 2ème enfant et donc dextraire les femmes du monde du travail ".
- parallèle avec lAFEAMA et lAGED : " Les familles fragilisées en situation précaire se sont massivement tournées vers lAPE, alors que les foyers au niveau de vie plus confortables voire aisés ont largement profité de lAFEAMA et de lAGED ".
- arguments en faveur dune réduction des coûts des familles : " Un emploi à domicile (avec lAGED) coûte entre 2600 et 6100 F par mois, une assistante maternelle coûte entre 1000 et 1300 F par mois, une crèche coûte entre 800 et 2100 F par mois ".
- constat que les CAF nont que partiellement réussi : " Les CAF apportent leur soutien aux équipements par un engagement contractuel entre les partenaires locaux au travers des contrats enfance. Or, de 1988 à 1993, ces contrats nont débouché que sur 20 000 places supplémentaires en 5 ans (...) , alors que leur objectif était 5 fois plus ambitieux (...).
| Plus de logique |
On voit donc toute la construction intellectuelle qui sest bâtie autour de ces constatations et de ces objectifs, et qui a abouti, le 12 juin, au discours de Lionel Jospin. Mais quest-il arrivé ensuite et que va-t-il se passer ? En particulier, comment le rôle des CAF va-t-il évoluer ? Ou en est-on du côté de lInstitution ?
Ce pays ne fonctionnant quà coups de rapports, la conférence de la famille a eu pour première conséquence la parution ... dun nouveau rapport de Véronique Hespel (Inspecteur général des Finances) et de Michel Thierry (Inspecteur général des Affaires sociales), rapport daté de juillet 1998 mais commandé dès le 4 mars et qui na été diffusé quau début du 2ème semestre 1998.
Le sujet est plus vaste que celui qui fait lobjet de ce dossier puisquil concerne " les services daide à la personne ", cest-à-dire incluant les personnes âgées ou handicapées et les emplois familiaux. Le schéma proposé par Véronique Hespel et Michel Thierry vise à mieux distinguer une logique demploi et une logique sociale. La première les conduit à proposer la prise en charge par lEtat des exonérations de cotisations patronales pour lensemble des services aux personnes et des emplois à domicile ; la seconde se traduit par une proposition de fusion de lAGED et de lAFEAMA dans une allocation de garde à domicile.
En fait, en ce qui concerne les familles, la mission a poursuivi 4 objectifs :
- harmoniser les taux defforts des familles selon les divers modes de garde et diminuer ceux exigés des familles à bas revenus,
- moduler le niveau de laide selon le recours effectif,
- simplifier les circuits de gestion,
- favoriser lemploi de personnels qualifiés.
Dans le détail, les auteurs proposent deux scénarios alternatifs, plus ou moins coûteux, qui diffèrent essentiellement par loctroi ou non dune compensation aux familles de la suppression de la réduction fiscale pour frais de garde.
Bien évidemment, toutes ces propositions, si elles étaient retenues, ne seraient pas sans influence sur le travail des CAF, dautant que la mission recommande vivement de développer linformation et la coordination de terrain. Il faut souligner que ces inspecteurs estiment que " le contrat enfance reste un instrument majeur dadaptation et de coordination de loffre ". Cest si vrai quen matière de personnes âgées, ils proposent lexpérimentation de formules de contractualisation de laction sociale de la CNAVTS, en sinspirant des contrats enfance de la branche famille.
plus de lisibilité |
Du côté des usagers, la simplification obtenue devrait permettre aux ménages de calculer plus aisément le budget quils devraient consacrer à la garde de leurs enfants et ce budget pourrait être géré de façon simple : envoi, par les ménages employeurs, à lURSSAF, dune déclaration portant sur le nombre dheures payées aux gardes à domicile ou aux assistantes maternelles, versement des cotisations salariales, double de la déclaration à adresser aux CAF qui liquideraient alors les prestations dues, ce qui simplifierait, en même temps, la procédure pour les CAF.
A noter que si la mission réitère lardente obligation dintégrer ce dispositif dans une politique concertée avec les collectivités locales, elle exprime des doutes sur le fait que rendre obligatoire les schémas directeurs locaux de la petite enfance permettrait nécessairement, sur le terrain, des progrès significatifs.
Pour ces inspecteurs, il faut mieux solvabiliser les besoins, sans compromettre léquilibre des finances publiques, professionnaliser loffre de services, sans pour autant renchérir les coûts de façon injustifiée et simplifier le dispositif, tout en tenant compte de la décentralisation des compétences et de la liberté de choix des usagers.
Finalement, Véronique Hespel et Michel Thierry ont essayé de résoudre - comme ils lont eux-mêmes écrit - la " quadrature du cercle ", cest-à-dire veiller à ce quune redistribution plus équitable des aides ne compromette pas la situation de lemploi et nencourage pas le retour au travail au noir.
Tous ces éléments de réflexion sont maintenant entre les mains du Gouvernement et des gestionnaires de la CNAF. De novembre 1998 à juin 1999 (prochaine conférence de la famille), il reste assez de temps pour bâtir des simulations, aussi bien du côté des prestations légales que de laction sociale. On peut dailleurs rappeler que dans le prolongement des engagements de la COG déjà cités, le Conseil dAdministration de la CNAF a adopté, à la majorité, le 9 juin 1998, dix points dorientation dont le huitième indique notamment : " La politique familiale française se caractérise par la priorité donnée aux prestations en espèces. Il est important de mieux équilibrer cette politique par une politique daction sociale et au sein de celle-ci déquilibrer aides individuelles et équipements et services collectifs mis à la disposition des familles selon une gamme simple et diversifiée ".
| Une nouvelle pièce du puzzle |
Du côté du Gouvernement, dans le puzzle des responsabilités, il y a une pièce nouvelle, cest le Délégué Interministériel à la Famille, Pierre-Louis Rémy, qui doit préparer les mesures de la prochaine conférence de la famille, en juin 1999. La délégation se veut un lieu de " coordination , danimation et découte " et Pierre-Louis Rémy a déjà annoncé que les deux grands sujets de la prochaine conférence seront la conciliation vie familiale-vie professionnelle, et le problème des jeunes adultes.
Pour le premier, il a annoncé son intention de revoir complètement les aides pour lemploi à domicile à partir du rapport Hespel-Théry. Il appartient donc au réseau de la branche Famille de bien se positionner face à ce nouveau défi qui vient en prolongement de lévolution historique récente.
- sur le versant des prestations légales, la commission des prestations légales de la CNAF,du 18 mars 1997, constatait déjà que parmi les propositions de simplifications formulées par les CAF, la demande dharmonisation AGED/AFEAMA arrivait en 4ème position après lAPJE, la demande dharmonisation des bases ressources et celles des aides au logement. Il nest donc pas illogique que les réflexions portent aussi sur ces prestations, y compris lAPE, surtout compte tenu de lévolution des dépenses (cf. encadré 11). Le libre choix a profité aux familles moyennes et aisées qui peuvent vraiment choisir entre la crèche, lassistante maternelle ou la garde à domicile. Les autres familles, ne pouvant pas accéder à lAFEAMA et à lAGED ont eu recours à lAPE ou à lentraide de proximité ; cest ce qui explique la réforme de lAGED de 1998 par le Gouvernement.
- sur le versant des équipements daccueil des jeunes enfants, il est clair que les réglementations sont trop touffues du côté des crèches collectives, que ce soit par rapport aux normes de PMI, aux horaires trop rigides ou aux normes de personnel dencadrement (cf. encadré 12). Il ne suffit pas de dire quil faut développer les crèches parentales (on peut dailleurs craindre un excès de réglementation dans ce créneau où il reste encore quelques souplesses), encore faut-il sinterroger sur les rigidités dune législation qui bloque un réel développement des crèches collectives. Et si enfin, on osait vraiment simplifier ?
En contre point, dans le numéro 1 de " Le Journal " de novembre 1998, le nouveau magazine des CAF, on trouve lexemple dune " crèche atypique ", créée à linitiative de la CAF de Cergy, à Eaubonne. Ouverte avant 7 heures et après 19 heures, avec des assistantes maternelles disponible la nuit, les fins de semaine ou les jours fériés et une directrice joignable 24 heures sur 24.
- du côté de la prise en charge des CAF pour les équipements, cest toute la réflexion autour de la prestation de service " accueil permanent " qui est engagée, le sens de la réforme étant dinverser le système actuel de la prestation de service. Les CAF, au lieu des communes, supporteraient les effets de la modulation des participations familiales.
Il est probable que cette " nouvelle donne ", pour reprendre les termes des chercheurs Antoine Math et Evelyne Renaudat (cf. encadré 15), conduirait à mieux équilibrer loffre et la demande, alors que, pour la dernière période, les chercheurs précités notaient : " Cette transformation profonde de loffre, avant tout dominée par des considérations de politique demploi, sest opérée sans réelle prise en compte des familles à bas revenus dont les besoins apparaissent autrement plus urgents et vitaux ".
III. Des interrogations européennes La place manque pour donner une bonne comparaison européenne. A ceux qui voudraient en savoir plus, on renvoie à trois documents :- le rapport de Perrine Humblet sur les services daccueil des jeunes enfants et leur utilisation (E C childcare network - Belgique mai 1993),
- les actes du séminaire " Concilier Travail et Vie Familiale " organisé en Suède les 19 et 20 juin 1995 par le Comité Suédois pour lannée internationale de la Famille et la Commission des Communautés européennes (Government Official Reports 1996-37),
- le livre de Jane Jenson et Mariette Sineau : " Qui doit garder le jeune enfant ! Modes daccueil et travail des mères dans lEurope en crise " (LGDJ 1998).
- cf, aussi les encadrés 17 et 18.
On reprendra simplement ici quelques résultats des conclusions dune enquête de la Commission européenne, dont les résultats ont été diffusés en mai 1998 :
- les systèmes de garde sont assez bien adaptés aux besoins des parents qui travaillent, au moins pour ceux qui ont des enfants âgés de 3 à 6 ans
- les niveaux de qualifications professionnelles sont très disparates
- le congé parental (hors congé de maternité obligatoire) est peu développé
- les pères négligent les formules de congés de longue durée.
Et nous terminerons en citant la conclusion de larticle de Peter Moss " Modes de garde denfants et services daccueil " (séminaire Suédois précité) : " Ce pour quoi je plaide est un service intégré, daccès universel, cohérent en son approche et perçu comme une part essentielle de linfrastructure économique et sociale de toute société.Les traits de ce service, tels que le financement et lencadrement, devraient non seulement être cohérents à travers les différents types de prestations, mais refléter limportance, luniversalité et la complexité des besoins que le service de la petite enfance cherche à satisfaire.(...) Je crois que cest seulement à travers le développement dun tel service pour la petite enfance, extensif, intégré et cohérent, que nous pourrons concilier les objectifs sociaux et économiques de bonheur et de développement de lenfant, dégalité des sexes, déquilibre familial et dune gestion adéquate de la force de travail ".